JULIE.—Satan est-il donc le héros du poëme, et, comme dans Milton, le plus intéressant des personnages?
THÉODORE—Non; ici, c'est Jésus; c'est l'idée de douceur, de chasteté, de dévouement et de pitié qui domine le poëme. D'abord, on voit ce type de vertu, divine sur la montagne avec le tentateur qui lui montre les royaumes de la terre, et, comme dans l'Évangile, le Sauveur répond simplement: «Satan, ne me tente point; c'est inutile.» Au second chant, Satan voit passer les martyrs dans leur gloire, et, renonçant à perdre le Christianisme par la terreur des supplices, il espère que les prêtres du Christ succomberont aux séductions de l'orgueil. Au troisième chant, nous le voyons égarer l'esprit du grand Hildebrand. Il le surprend au milieu de sa prière et lui offre l'empire du monde. Le saint zèle du pontife s'égare, et, trompé par l'espérance de soumettre tous les esprits à la loi du Christ, il est saisi de la fièvre de l'ambition du monde temporel. Satan le quitte en s'écriant: «Spiritualisme superbe! te voila enchaîné par le plus tenace de mes liens: l'orgueil!»
De ce moment, la papauté entre dans la voie de perdition. Le Christ pleure sur les guerres iniques dont l'Italie devient l'arène sanglante. L'ange de la renaissance italienne appelle à lui les grands Italiens: Dante, Pétrarque, Raphaël, Michel-Ange, Colomb, Arioste, Tasse, Galilée, etc. Ils se lèvent avec de sublimes aspirations et d'immenses promesses; mais Satan vient, avec la papauté corrompue, exploiter et avilir l'art, la science, l'idéal. Dante lui-même s'égare au sein de la tourmente, et, dans sa douleur, il invoque le secours de César. Puis, apparaît le pape Borgia, au milieu d'une orgie tracée rapidement de main de maître: cardinaux, moines, abbés, démons et courtisanes mènent la danse. Savonarola passe avec le Christ; ils vont vers l'Allemagne, vers Luther…. Mais je vois que je vous raconte le poëme, et c'est le déflorer. Arrivons au dénouement.
—Attendez, dit Julie, c'est donc un poëme historique?
THÉODORE.—C'est une oeuvre philosophique et patriotique; c'est une large esquisse symbolique de l'histoire de l'Italie papale et politique.
JULIE.—Qui résume, ce me semble, la pensée d'un travail du même auteur, intitulé: Le parti national italien, ces vicissitudes et ses espérances. J'ai lu cela dernièrement dans la Revue de Paris. C'est très-bien fait et très-intéressant. M. Montanelli appartient, je crois, à la politique révolutionnaire libérale de son pays. Il conclut, comme Manin, par l'alliance avec la monarchie sarde pour sauver la nationalité italienne. Est-ce la le dénouement de son poëme?
THÉODORE.—Non: son poëme finit, comme je vous l'ai dit, par l'embrassement final du Sauveur et du démon.
Julie partit d'un éclat de rire; puis elle soupira.
—Qu'est-ce qui vous prend? lui demanda Théodore.
—Rien, dit-elle d'un ton mélancolique. Je songeais à Dante appelant César au secours de l'Italie dévorée par les discordes intestines. Je vois que votre poëte repousse la souveraineté temporelle du pape; je sais qu'il maudit le trône de Naples et qu'il dévoile les turpitudes des autres tyrans de la Péninsule. Je comprends que son espérance se rallume à l'idée d'une grande fusion d'efforts et de sympathie avec le vaillant peuple sarde. Ma!… comme ils disent là-bas!