JULIE.—Nous voulons bien: j'y ai déjà jeté les yeux; je suis restée en route, pensant que c'était un poëme burlesque.

THÉODORE.—Vous vous êtes trompée. La forme est un mélange de tristesse, d'ironie et d'enthousiasme: c'est ce que l'on peut appeler de l'humour, et vous verrez que cela mène à une conclusion philosophique aussi forte que vous pouvez la souhaiter.

Théodore nous lut ce poëme remarquable, abondant, facile, un peu trop facile parfois, mais dont les longueurs sont rachetées par des traits brillants et un sentiment profond. Une vive fantaisie le traverse et le soutient: c'est l'amour inextinguible du vieux Satan pour la belle Ève. Condamné à avoir la tête écrasée par elle, le tentateur vient, à la fin des temps, subir l'arrêt céleste. La femme s'avance, et Satan,

En voyant s'approcher l'Ève du premier jour,
Sentit une lueur, dernier rayon d'amour,
Adieu suprême et doux, glisser sur sa paupière.
La femme contemplait, dans la pleine lumière
Avec un sentiment d'ineffable pitié,
Son antique ennemi, pantelant, châtié,
Et qui, vaincu, devait enfin mourir par elle;
Des larmes de pardon brillaient sur sa prunelle;
Une larme coula de son oeil éperdu,
Satan cria: Merci!…
Alors chacun cria dans un immense choeur:
Il est mort! Il est mort!…
…Et puis….
On entendit un cri terrible, à tout courber:
C'était l'arbre du mal qui venait de tomber.

—Dans ce poëme, le diable n'est pas réhabilité, dit Théodore; mais il est absous, puisque las de vivre, il ne demandait pour pardon que d'être débarrassé de l'éternité. Vous voyez que votre utopie est à la mode en poésie.

—Eh bien, dit Louise, c'est là un bon et grand symptôme; et, dans la bouche de l'Italien Montanelli, ce que tu appelles notre utopie prend beaucoup de portée. L'Italie est le pays du diable par excellence. C'est par lui, en effet, bien plus que par Jésus, que l'Église romaine a gouverné les esprits, c'est-à-dire par la personnification du mal absolu, menaçant l'homme d'une éternelle société avec lui et d'une torture éternelle sous ses lois. Cette création des âges de barbarie a fait son temps, et, en attendant qu'elle tombe sous la risée du peuple, il est permis aux poëtes de la conduire au tombeau avec tous les honneurs dus à un symbole qui a tant vécu; mais il est bien temps que l'homme soit guidé vers le bien par l'idée du beau, et que le laid périsse en prose comme en vers.

—Ainsi, dit Théodore, vous arrivez toujours à votre conclusion que l'homme doit devenir l'ange de cette pauvre terre? Je voudrais en être aussi persuadé que vous.

—Si vous voulez que ce ne soit pas un rêve, dit Julie, partagez-le, vous tous qui vous en défendez! C'est par la foi, ce rêve sublime, que tout ce à quoi l'homme aspire devient une certitude, une conquête, une réalité.

Montfeuilly, 20 septembre 1853.

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