IV

BÉRANGER

On a reconnu le droit incontestable des écrivains qui, au point de vue de la critique et de l'histoire contemporaine, ont jugé rigoureusement la vie et le caractère de Béranger: on voudra bien reconnaître le droit d'une conviction différente et me permettre, non de le défendre avec ou contre personne, mais de dire tout simplement mon opinion.

J'en écarterai toute préoccupation politique, comme étrangère à mon sujet. Vivant loin de toute notion d'actualité, j'avoue n'avoir pas bien compris tout ce que l'on s'est dit de part et d'autre; je n'ai donc pas le droit d'établir un jugement sur l'opportunité de cette polémique, et on me permettra de ne m'en occuper en aucune façon.

Je dois avouer aussi que je n'ai pas encore reçu, par conséquent pas encore lu la correspondance de Béranger. Je me sens d'autant plus libre de parler de lui et de le retrouver dans mes souvenirs tel qu'il m'est apparu, Qu'à telle ou telle époque de nos relations il ait été bien ou mal disposé envers moi, il importe très-peu à la vérité de mon sentiment sur lui. Il ne me devait rien. Il est venu à moi de lui-même et de loin en loin, toujours parfaitement aimable et intéressant. Je l'ai beaucoup écouté, en réfléchissant beaucoup sur son caractère, sur sa destinée et sur chacune de ses paroles. Ces paroles précieuses, je ne les ai pas prises en note sur un calepin, comme font certains Anglais, séance tenante, sous les yeux de la personne célèbre qu'il viennent examiner. Si ma mémoire m'eût permis de les retenir toutes, je ne me croirais pas le droit de les rapporter sans beaucoup de choix et de respectueuse circonspection. Mais j'en ai reçu une impression générale que je peux et veux communiquer. C'est un devoir de conscience à l'heure qu'il est.

Il faut que l'on me pardonne ici l'emploi disgracieux du moi. D'habiles circonlocutions, toujours faciles à trouver, n'aboutiraient en somme qu'au même fait, qui est de soumettre à l'appréciation personnelle de chacun de mes lecteurs une opinion toute personnelle.

Il y avait dans Béranger, comme dans la plupart des grandes individualités, deux hommes nés l'un de l'autre, mais souvent en contradiction et en lutte l'un contre l'autre. Il y avait le poëte convaincu, attendri, passionné, croyant fortement en lui-même et ne se moquant que du mal. Là, cette moquerie, la terrible ironie de sa muse, était du mépris, le cri vengeur de l'historien et du patriote.

Et puis, il y avait de l'homme du dehors, l'homme du monde, car il était très homme du monde en dépit de sa vie retiré. Il n'aimait pas la foule, mais je l'ai vu dans des cercles choisis, après un peu de silence et de tâtonnement, prendre le premier rôle et se faire écouter avec une certaine jalousie très-légitime.

Cet homme-là était éblouissant d'esprit, très-mordant, cruel même dans son jeu, mais s'arrêtant et se reprenant à propos quand il sentait vous avoir blessé dans la personne d'un absent. Il voulait faire rire et rien de plus. Il voulait rire lui-même; il était gai, il avait une certaine exubérance de vie qui ne lui permettait pas de réfléchir avant de parler ou d'écrire des lettres familières. Et puis, il était né chanteur, et quand il avait donné son âme et dépensé sa force dans les hautes notes du rossignol ou dans les grands cris de l'aigle, il avait besoin de changer de mode et de siffler comme le merle qui est encore un très-bon musicien, mais qui répand le soir, autour des villages, une chanson moqueuse plus vaudeville que poëme. Béranger avait la figure très-rustique, mais son oeil était d'un oiseau, tour à tour puissant et léger.

Car son caractère extérieur était d'une légèreté excessive, et sa bonhomie, faussée par la coquetterie de l'esprit, était pourtant réelle au fond. La preuve, c'est qu'il se livrait à tout le monde avec fort peu de prudence, qu'il a été toute sa vie dupe de mille gens qui l'ont exploité, et qu'il était charmé quand, sans amertume et sans injure, on l'appelait en face faux bonhomme. Il eût été désolé de passer pour un niais, et il était pourtant extrêmement naïf en ceci qu'il livrait facilement le secret de sa malice à quiconque paraissait disposé à lui en tenir compte comme d'une grâce de plus dans son babil éblouissant.