Il aimait beaucoup à briller devant ses amis. Il voulait leur plaire toujours, et il faisait une grande dépense de lui-même pour les charmer. Il en venait à bout. Il a captivé les esprits les plus sérieux et jeté des fleurs à pleines mains sur de grandes et nobles existences austères et tourmentées. Qu'il ait parfois donné de mauvais conseils à Lamennais, c'est possible, c'est vrai. Mais Lamennais ne les a pas suivis, et Béranger ne l'a pas moins aimé. Si l'on met en balance le peu de mal que ses conseils ont pu lui faire avec tout le charme que son enjouement a répandu sur sa vie et tout le bien réel que sa douce philosophie lui a fait, les amis de Lamennais doivent bénir l'influence que Béranger a eue sur lui.

Béranger avait, disons-nous, une douce philosophie, c'est dire qu'il n'avait pas de théorie philosophique à l'état de religion sociale. Il n'avait que des instincts de droiture, de tolérance et de liberté. Son coeur était meilleur que sa langue. Il était infiniment plus indulgent en actions qu'en paroles. Nous savons tant de gens qu'il a aidés de ses démarches et de sa bourse, tout en nous disant d'eux pis que pendre, qu'il est hors de doute pour nous que la charité et le dévouement y étaient quand même. Quant aux moqueries dont il assaisonnait toutes choses, éloges et bienfaits, il fallait être bien simple pour en être dupe, et véritablement, pour qui sait ce que parler veut dire, Béranger n'était nullement inquiétant.

On l'a jugé très-perfide, et moi-même, frappé de quelques inconséquences dans ses jugements et dans ses actions, je l'ai cru tel pendant un certain temps. Depuis, je l'ai vu mieux, j'ai saisi ce côté facile et fuyant de son caractère qui venait bien d'un fond d'amertume, mais qui l'emportait comme une vague.

Que Béranger ait eu le travers de s'amuser de tout en apparence dans ses relations avec ses amis, cela nous paraît prouvé par beaucoup de lettres inédites alors, qui ont passé sous nos yeux à différentes époques. J'entends dire que dans l'intérêt de son caractère sa correspondance privée n'eut peut-être pas dû être entièrement publiée. Nous répétons que nous ne pouvons encore juger le fait; mais que ces lettres fussent tenues en réserve pour des temps plus calmes, il n'en resterait pas moins dans la mémoire de tous ceux qui ont connu Béranger la certitude qu'il affichait gracieusement un grand scepticisme, et qu'il avait une si belle habitude de railler que ses meilleurs amis eux-mêmes n'étaient pas préservés. Les aimait-il moins pour cela? Voilà ce qu'il serait plus difficile de prouver, et l'ensemble de sa conduite atteste une grande fidélité dans ses relations. N'est-ce point sur cet ensemble de la vie de l'homme qu'il faut le juger? Et devant des lettres, ne faut-il pas dire quelquefois comme Hamlet: words, words, words! Le proverbe est vrai: Verba volant! et beaucoup de lettres familières rentrent dans la catégorie des paroles envolées. Les seuls écrits qui restent et qui prouvent réellement sont ceux où l'âme de l'artiste s'est exhalée dans l'inspiration aidée de la réflexion, et là Béranger est vraiment un des grands esprits dont la France doit s'honorer toujours. Il a chanté la patrie et relevé son drapeau comme une protestation dans un temps où le prêtre, devenu un instrument politique, marchait sur la pensée, sur la liberté, sur la dignité de la France. Il a chanté le peuple et flétri le courtisan; il a pleuré sur la misère, il a rallumé et tenu vivante l'étincelle de l'honneur national; il a fait retentir le cri de la souffrance et de l'indignation; il a démasqué des vices honteux, il les a flagellés jusqu'au sang. Là est son oeuvre, là est sa vie véritable, là est sa gloire; tout le reste n'est rien ou peu de chose. Béranger aimable, méchant, beau diseur de malices, coquet, d'humilité un peu feinte, dédaignant beaucoup ce qu'il ne comprenait pas, voilà l'homme extérieur qui flattait ou froissait les gens trop satisfaits d'eux-mêmes. Mais ce n'était pas le beau, le vrai Béranger de la poésie, de la France et de l'histoire: c'était le travers de l'enfant gâté par le succès. Mais enfin ce travers jugé si charmant, et, selon nous, si regrettable, les esprits sérieux ne doivent-ils pas le pardonner à qui a vieilli sous le poids d'une si écrasante et périlleuse popularité? Songez à la difficulté d'une vie si étourdissante, à l'enivrement d'une renommée qui a fait le tour du monde, et ne demandez pas au chantre qui a entendu les échos de l'univers répéter ses moindres notes d'être un esprit absolument calme et maître de lui-même à tout heure. Ce n'est pas sans un puissant effort que ce vieillard a pu résister à l'ivresse de la vanité, d'autant plus que sa nature, quoi qu'on en puisse dire, était portée à l'exubérance intellectuelle.

Il le savait si bien qu'il livrait en lui-même, à toute heure, un combat acharné à cette ivresse naturelle. Il sentait le ridicule de l'orgueil en délire; il le raillait chez les autres, avec âpreté, afin de s'en préserver tout le premier, et il refusait tout: et la députation, et l'Académie, et la fortune, afin de ne pas perdre la tête et de garder intacte sa figure de bonhomme honnête, modeste et populaire. Coquetterie pure, oui, mais coquetterie de bon goût, il faut en convenir, et bien permise à un triomphateur si incontesté. Il y avait là-dessous un immense orgueil et pas si bien caché qu'on a voulu le dire. Cet orgueil de maître sautait aux yeux de quiconque sait observer une figure et lire dans les détours d'une parole ou d'un sourire; mais n'avait-il rien de respectable, cet orgueil qui a triomphé, en fait, de toutes les séductions et de toutes les ambitions? Nous en avons souri nous-même plus d'une fois, mais d'un sourire très-respectueux et même attendri. Et pourtant Béranger ne nous aimait pas d'instinct; nous le savions de reste. Il voyait (nous dirons encore je) qu'il ne m'amusait pas, et il ne voyait pas que je cherchais en lui son génie et sa force beaucoup plus que son fameux bon sens et son esprit frondeur.

Du bon sens à lui! C'était bien autre chose que du bon sens qui le guidait! C'était une réaction d'énergie extraordinaire; c'était une haute raison doublée d'une fierté transcendante et d'un respect de lui-même qui allait jusqu'au stoïcisme. Il a beaucoup voulu paraître sage, et il a été réellement ce qu'il paraissait, c'est-à-dire l'homme que n'atteignent point trop les choses puériles de ce monde. En ceci vraiment, ce très-grand poëte a su être un très-grand homme, un modèle que l'on pourra proposer toujours à la jeunesse et sans la tromper.

Car il y aurait quelque subtilité à dire que la modestie est de l'orgueil raffiné. A ce compte on en pourrait trouver jusque dans l'humilité évangélique la plus sincère. L'humanité n'est point si parfaite qu'il faille exiger d'elle l'amour du bien sans l'amour de soi dans le bien. Serait-ce d'ailleurs une vertu réelle que le dédain de soi-même après une vie de travaux et de sacrifices? Nous ne le croyons pas. Le chrétien le plus sanctifié ne se hait pas dans son union avec Dieu, à moins d'une terreur maladive de l'enfer qui le fait douter de Dieu même.

Béranger fut d'autant plus fort dans cette lutte de son orgueil contre sa vanité qu'il ne sut jamais vivre hors de lui-même et se reposer de sa spécialité. Tourmenté par la poésie, son impérieuse et infidèle maîtresse, il ne se consola jamais de l'impuissance dans laquelle il était tombé. Comprenez-vous, me disait-il un jour qu'il ne riait pas trop, le supplice d'un homme qui éprouve toujours le besoin de produire, et qui ne produit plus rien qui le satisfasse?

Je lui proposai l'idée du tourment de quelqu'un qui dominé par l'élan irrésistible de la production, se sentirait attiré sans cesse vers la contemplation, ou vers des études sérieuses, sans pouvoir s'y plonger et s'y perdre. L'ineffable jouissance d'abandonner sa personnalité et de s'oublier entièrement pour regarder et comprendre la vie autour de soi dans ses lois régulières et vraiment divines, dans la nature expliquée par science ou idéalisée dans des chefs-d'oeuvre d'art; enfin, l'état supérieur au moi, où le moi s'absorbe et dépose le rôle actif pour savourer le beau et le vrai; n'était-ce pas là la véritable plénitude de l'existence et la suave récompense du poëte qui a beaucoup produit?

—Pour savourer tout cela, répondit-il, il faut être poëte encore, et je ne le suis plus!