Était-ce vrai? Je ne l'ai pas cru alors, mais je le croirais presque aujourd'hui en me rappelant l'obstination avec laquelle il chercha depuis l'aliment de la vitalité dans la critique un peu aigre de toute vitalité autour de lui. Il s'immobilisa et se dessécha dans cette sorte de négation systématique. Le rire prit le dessus, et il devint tout à coup très-vieux.

Quand nous disons qu'il se dessécha, nous ne voulons parler que de l'artiste. L'homme resta très-bon, très-humain et beaucoup plus sensible qu'il ne voulait le paraître. Il avait tellement peur de poser pour quoi que ce soit, qu'il cachait même sa sensibilité ou s'en moquait devant les autres comme d'une faiblesse de vieillard.

Il lui manqua sans doute cette certaine corde intellectuelle, cette planche de salut qui m'apparaissait, qui m'apparaît encore comme le bonheur et la récompense du génie fatigué: je veux parler de la faculté de s'abstraire dans le beau impersonnel. Certes, il avait senti le beau en grand artiste, il avait même compris la nature en grand maître. Quelques traits descriptifs, larges et simples, jetés à travers son oeuvre, révèlent, parfois en deux vers d'une étonnante ampleur dans leur concision, que la rêverie et la contemplation ont possédé pleinement, à de certaines heures, ce vaste et pénétrant esprit. Mais il sembla se brouiller avec la nature quand il eut perdu le don de la peindre, et il railla ceux qui la savouraient trop minutieusement selon lui. Il crut que la vie n'était pas là, et, sentant toujours le besoin de la vie, il la chercha dans les courants fugitifs des événements qui se produisent au jour le jour. Il aima l'examen des faits passagers dont on cause, car il voulait causer et juger sans cesse. Or, il avait perdu sa synthèse, ne la sentant plus applicable au temps présent, et il cherchait à la reconstruire sur chaque détail éphémère de la vie politique, littéraire ou sociale, ce qui était une grave erreur. Il ne sut point se placer à la distance voulue pour bien voir, et se trompa mille fois dans ses appréciations des faits et des personnes. La légèreté qui était dans son humour emporta donc souvent le grand sérieux qui était dans son esprit. Il parut toujours gai, du moins jusqu'aux derniers temps où je l'ai vu; mais cette gaieté, où le coeur ne trouvait plus son compte, m'a semblé le faire beaucoup souffrir. Il était devenu inquiet et questionneur. On le sentait malheureux, dévié, roidi contre le temps qui marche et l'humanité qui avance, n'importe par quel chemin. Il interrogeait ces chemins avec une certaine anxiété, à travers la bonne humeur de sa résignation personnelle. Et c'est alors surtout qu'il me parut très-grand; car, au sein de cette lutte contre toutes ses croyances perdues et tous ses rêves évanouis, il se cramponnait à l'honneur, au désintéressement, et, si l'on peut ainsi parler, à l'amabilité de son rôle, avec une rare énergie.

Voilà mon impression. Je n'ai pas la prétention de la déclarer plus concluante que celle des amis intimes; mais elle est fort sincère, et je l'ai reçue très-vivement à chaque entrevue. Je devais donc le dire dans ces jours où chacun semble douter de tout, et où plusieurs, même parmi les meilleurs esprits, doutent de Béranger comme il a douté des autres. C'était la maladie d'un grand caractère, et la nôtre prépare peut-être la santé d'un grand siècle. Mais je crois bon de lutter pour qu'elle ne nous tue pas tous avant que nous n'ayons salué les horizons de l'avenir.

Les jours présents répondent peut-être, dans l'humanité, à ces époques géologiques où le travail de la nature consistait à dissoudre des formations récentes pour en établir de nouvelles avec leurs cendres et leur poussière. Si c'est une loi éternelle, comprenons-la, tout en la subissant. La critique est l'opérateur qui, en détruisant, recompose, car, pas plus que les grands agents de la création, l'homme ne peut rien anéantir. Tout se transforme sous sa main comme sous celle de Dieu, dont il est une des forces actives. Faisons donc et laissons faire comme Dieu veut qu'il soit fait. Que le rocher s'affaisse et perde sa forme première, il n'en répandra pas moins autour de lui les principes fécondants placés dans son sein. Brisez la statue, vous ne détruirez pas l'impression qu'elle a produite. Oui, oui, allez! exercez votre droit! dites au peuple républicain: «Tu t'es grandement trompé lorsque tu as voulu faire de celui-ci un tribun; à quoi songeais-tu quand tu lui confias une part du gouvernement de la république? Il n'aima jamais cette forme; il ne la comprit pas; il en eut peur. Il se retira sous sa tente pour faire de la critique sans danger et sans contradiction.» Ceci est la vérité et nul ne peut la voiler. Vous pourriez dire encore au peuple, pour le désabuser de certaines illusions dont il est avide: «Tu crois trop à la gloire, elle t'enivre, et tu ne connais pas assez la psychologie du talent. Tu n'imagines pas à quel point le génie peut s'obscurcir, et l'homme d'action se survivre à lui-même. Tu crois que la spontanéité ne subit pas le poids des années et des fatigues, que le sol fécond ne s'épuise pas. Il en pourrait être ainsi, mais il en est rarement ainsi, car la durée de la foi et la conservation des forces vives sont subordonnées à des influences extérieures que l'homme ne peut pas toujours vaincre, ne fût-ce que dans l'ordre physique! L'âge ou la maladie ne respecte pas la gloire. Et pourtant tu as cru que le vieillard célèbre, reposé de son oeuvre, avait marché avec toi dans l'aspiration de la lumière sociale, et que, s'oubliant lui-même après t'avoir si bien chanté, il ne vivrait plus qu'en toi et pour toi. Tu t'es trompé. Il se croisait les bras, et il riait.

Mais vous n'aurez pas tout dit au peuple quand vous lui aurez dit ces vérités tristes. N'oublions pas qu'il est ardent de sentiment, et qu'il passe aisément d'un excès d'amour à un excès de désaffection injuste. Et ce n'est pas le peuple républicain seulement, c'est tout le peuple, c'est toute la société, c'est toute l'humanité qui est ainsi mobile et sans frein moral. Disons donc aussi les vérités qui consolent, car elles sont tout aussi vraies que les autres. Disons que, dans tout grand homme, il y a l'homme terrestre et l'homme divin; que l'un des deux, soit l'un, soit l'autre, peut dominer le plus fatigué, mais non le détruire, puisque rien ne se détruit qu'en apparence. Rappelons les grands côtés des nobles existences et les bienfaits de leur action sur les masses, et ne croyons pas aisément qu'il ne soit rien resté de bon et de grand à celui qui a souffert quelque défaut d'équilibre, quelque choc fortuit dans sa grandeur et dans sa bonté. Cela n'est pas possible, cela n'est pas. Béranger n'a plus senti en lui le don de servir le peuple et de relever la patrie; mais il n'a jamais cessé de les aimer, et j'ai vu en lui la charité et l'honneur encore débout à côté de la foi presque morte.

Aimez-le donc toujours, vous tous qui le chantez encore, et s'il est vrai que ses lettres vous le montrent sceptique et décourageant autant que découragé, séparez l'homme des lettres profanes de l'homme des chants sacrés. Voyez-le dans son oeuvre, dans sa pensée jeune et fraîche, épurée par le travail et enflammée par ces grands instincts de liberté qui ont empêché la France de mourir après l'invasion. Ne le jugez pas sur les pensées de sa vieillesse, pensées éparses d'ailleurs, très-irréfléchies, incomplètes probablement, puisque la conversation pouvait et devait en combler les lacunes et en rectifier les précipitations; pensées d'un, jour, d'une heure, d'un instant, et jetées à l'imprévu de la vie comme la balle du grain, déjà semé en bonne terre, s'éparpille à tous les vents du ciel.

Gargilesse, 8 mai 1860.

V

H. DE LATOUCHE