Je viens tard apporter mon tribut à la mémoire d'un ami qui nous a quittés, il y a déjà quelques mois. On ne s'habitue pas tout d'un coup à ces éternelles séparations, et, dans les premiers moments, on a plus besoin d'y songer que d'en parler.

Je ne ferai point ici la biographie de M. de Latouche. Ceux qui voudront la joindre aux recueils biographiques des hommes remarquables de cette époque la trouveront faite, d'une manière consciencieuse et fidèle, dans un article de M. Ernest Périgois, qui a été publié le 21 mars 1851 dans le Journal de l'Indre. Ils trouveront également dans ce travail une excellente appréciation des sentiments politiques du poëte et une rapide mais complète analyse de ses travaux littéraires. Je me bornerai à des détails d'intérieur qui, en partie, me sont personnels, et qui feront comprendre la triste et religieuse lenteur de mon concours à l'éloge funèbre que d'autres appréciateurs lui ont consacré avant moi.

Peu de temps après la révolution de 1830, je vins à Paris avec le souci de trouver une occupation, non pas lucrative, mais suffisante. Je n'avais jamais travaillé que pour mon plaisir; je savais, comme tout le monde, un peu de tout, rien en somme. Je tenais beaucoup à trouver un travail qui me permit de rester chez moi. Je ne savais assez d'aucune chose pour m'en servir. Dessin, musique, botanique, langues, histoire, j'avais effleuré tout cela, et je regrettais beaucoup de n'avoir pu rien approfondir, car, de toutes les occupations, celle qui m'avait toujours le moins tenté, c'était d'écrire pour le public. Il me semblait qu'a moins d'un rare talent (que je ne me sentais pas), c'était l'affaire du ceux qui ne sont bons à rien. J'aurais donc beaucoup préféré une spécialité. J'avais écrit souvent pour mon amusement personnel. Il me paraissait assez impertinent de prétendre à divertir ou à intéresser les autres, et rien n'était moins dans mon caractère concentré, rêveur et avide de douceurs intimes, que cette mise en dehors de tous les sentiments de l'âme.

Joignez à cela que je savais très-imparfaitement ma langue. Nourri de lectures classiques, je voyais le romantisme se répandre. Je l'avais d'abord repoussé et raillé dans mon coin, dans ma solitude, dans mon for intérieur; et puis j'y avais pris goût, je m'en étais enthousiasmé, et mon goût, qui n'était pas formé, flottait entre le passé et le présent, sans trop savoir où se prendre, et chérissait l'un et l'autre sans connaître et sans chercher le moyen de les accorder.

C'est dans ces circonstances que, songeant à employer mes journées et à tirer parti de ma bonne volonté pour un travail quelconque, flottant entre les peintres de fleurs sur éventails et tabatières, les portraits à quinze francs et la littérature, je fis, entre tous ces essais, un roman fort mauvais qui n'a jamais paru. Mes peintures sur bois demandaient beaucoup de temps et ne faisaient pas tant d'effet que le moindre décalcage au vernis. On faisait pour cinq francs des portraits plus ressemblants que les miens. J'aurais pu faire comme tant d'autres, chercher des leçons pour enseigner beaucoup de choses que je ne savais pas. Je tournai à tout hasard du côté de la littérature, et j'allai résolument demander conseil à un compatriote dont la famille avait été de tout temps intimement liée avec la mienne, à M. de Latouche, que je ne connaissais pas encore personnellement, mais à qui je n'avais qu'à me nommer pour être assuré d'un bon accueil.

Je trouvai un homme de quarante-cinq ans, assez replet, d'une figure pétillante d'esprit, de manières exquises et d'un langage si choisi, que j'en fus d'abord gêné comme d'une affectation du moment. Mais c'était sa manière ordinaire, sa façon de dire naturelle. Il n'aurait pas su dire autrement. Sa conversation était ornée et sa diction pure comme si elle eût été préparée. L'art était sa spontanéité dans la parole.

Je l'ai dit, je ne ferai pas ici une appréciation du mérite littéraire de M. de Latouche. Lié à son souvenir par la reconnaissance, habitué à l'écouter sans discussion, je serais peut-être un juge trop partial, et ce n'est pas vis-à-vis de ses propres amis qu'on peut exercer les fonctions intègres et froides de la critique littéraire. Je me bornerai à raconter M. de Latouche tel qu'il était dans son intimité.

Cette intimité était bien précieuse pour un aspirant littéraire. Mais, si je l'étais par rencontre et par situation, je ne l'étais ni par goût ni par convoitise; je me bornai donc, dans les premiers temps, à écouter la brillante causerie de mon compatriote comme une chose singulière, intéressante, mais, si étrangère à mes facultés, que ce ne pouvait être pour moi qu'un plaisir sans profit.

Peu à peu, et à mesure qu'il critiquait et condamnait au cabinet mes premières tentatives littéraires, je voyais cependant venir la raison, le goût, l'art, en un mot, sous les flots de moqueries enjouées, mordantes, divertissantes, qu'il me prodiguait dans ses entretiens. Personne mieux que lui n'excellait à détruire les illusions de l'amour-propre, mais personne n'avait plus de bonhomie et de délicatesse pour vous conserver l'espoir et le courage. Il avait une voix douce et pénétrante, une prononciation aristocratique et distincte, un air à la fois caressant et railleur. Son oeil crevé dans son enfance ne le défigurait nullement et ne portait d'autre trace de l'accident qu'une sorte de feu rouge qui s'échappait de la prunelle et qui lui donnait, lorsqu'il était animé, je ne sais quel éclat fantastique.

M. de Latouche aimait à enseigner, à reprendre, à indiquer; mais il se lassait vite des vaniteux, et tournait sa verve contre eux en compliments dérisoires dont rien ne saurait rendre la malice. Quand il trouvait un coeur disposé à profiter de ses lumières, il devenait affectueux dans la satire. Sa griffe devenait paternelle, son oeil de feu s'attendrissait, et, après avoir jeté au dehors le trop plein de son esprit, il vous laissait voir enfin un coeur tendre, sensible, plein de dévouement et de générosité.