Il se passa bien six mois cependant avant que j'eusse compris combien il avait raison de démolir mon mince talent. Je ne me défendais jamais, ni devant lui ni devant moi-même; mais mon individualité littéraire était si peu développée, que je ne savais pas toujours bien ce qu'il voulait me faire retrancher ou ajouter dans ma manière. J'étais irrésolu, ébahi, et j'écoutais avec cette sorte de stupidité du paysan qui ne comprend pas vite, mais qui finira par comprendre. Mon professeur, soit qu'il le vît, soit qu'il le fit par bonté pure, ne se rebutait pas. Il m'indiquait des lectures à faire, et quelquefois, dans son empressement, il me les faisait d'avance à sa façon: c'est-à-dire qu'il citait un livre et se mettait à le raconter avec une abondance, une animation, une couleur extraordinaires. Je lisais le livre après, et n'y retrouvais plus rien de ce que j'avais éprouvé en l'écoutant. Il en avait pris la donnée, et, frappé du parti qu'on en pouvait tirer, il avait improvisé, sans y songer, un chef-d'oeuvre.
Comme tous les commençants, j'étais très-porté à imiter la manière d'autrui: quand, d'après son conseil, j'avais lu un ouvrage, j'écrivais quelques pages d'essai que je lui apportais. Il rédigeait dans ce temps-là le Figaro, un petit journal petillant d'esprit d'opposition et de satire. Nous étions autour de lui quatre ou cinq apprentis, entre autres Félix Pyat et Jules Sandeau, qui, assis à de petites tables couvertes de jolis lapis, tâchions, à certaines heures de la matinée, de lui fournir ce qu'on appelle la copie, terme très-impropre pour dire du manuscrit. C'était une très-bonne étude, quelque frivole qu'elle dût paraître. Il nous donnait un thème; il fallait, séance tenante, brocher un article qui eût du sens et de la couleur. Jusqu'à ces entre-filets de trois ou quatre lignes qui portaient là le titra collectif de Bigarrures, il s'occupait de tout; il s'amusait à faire jaillir autour de lui, sous la plume de ses apprentis, les bons mots, les calembours et les épigrammes.
Je dois dire bien vite que, tandis que les autres jetaient là le premier entrain de leur jeunesse, et arrivaient à l'improvisation rapide et heureuse, j'étais, moi, d'une gaucherie et d'une ineptie désespérantes.
Il m'eût fallu rêver trois jours avant de trouver une pointe, un jeu de mots. Mon cerveau avait la lenteur berrichonne, dont Félix Pyat s'est si vite et si vaillamment débarrassé. M. de Latouche me choisissait bien les sujets qui prêtaient un peu au racontage. S'il avait à recueillir quelque anecdote un peu sentimentale, il me la réservait. Mais j'étais trop à l'étroit dans ce cadre d'une demi-colonne. Je ne savais ni commencer ni finir dans ce rigide espace, et quand je commençais à commencer, c'était le moment de finir; l'espace était rempli. Cela me mettait au supplice; je n'apprenais pas, je n'ai jamais pu apprendre l'art de faire court. Jamais il ne m'a été possible de faire ce qu'on appelle un article en quelques heures, et, quand on me demande, pour ne almanach, le concours modeste de quelques lignes, on ne se douta pas qu'on me demande quelque chose de plus pénible que de faire dix volumes.
Cet engourdissement de mon cerveau, cette pesanteur de ma réflexion, ce besoin de développer toute ma pensée pour m'en rendre compte, M. de Latouche fit généreusement et courageusement tout son possible pour les vaincre. Ni lui ni moi ne pûmes en venir à bout. Sur dix articles que je lui fournissais, il n'en prenait souvent pas un seul, et il a longtemps allumé son feu avec mes efforts avortés. Il ne cessait de me dire que la facilité est le premier don de l'écrivain, que les chefs-d'oeuvre sont courts: je le sentais, je le reconnaissais, mais je n'y pouvais rien.
Il ne se découragea point, et, chaque jour, il me disait: «Vous finirez par faire un roman, je vous en réponds. Tâchez de vous débarrasser du pastiche, mais ne croyez pas que ce soit une preuve d'impuissance. On ne fait guère autre chose en commençant. Peu à peu vous vous trouverez vous-même, et vous ne saurez pas comment cela vous est venu.»
En effet, pendant mon court séjour à la campagne, je fis un roman intitulé Indiana, qui commençait à être l'expression d'une individualité quelconque, et qui n'était du moins l'imitation volontaire de personne. M. de Latouche, qui m'avait trouvé précédemment un éditeur, et qui m'avait par là mis à même d'en trouver un second, ne voulut pas voir mon livre avant qu'il fût imprimé. «Je veux que vous essayiez votre vol à présent, m'avait-il dit; je craindrais de vous influencer, et, puisque vous dites que ce livre vous est venu, il faut le lancer sans regarder en arrière. D'ailleurs, vous lisez mal, je ne peux pas lire un manuscrit, et je crois que je ne jugerai jamais qu'un livre imprimé.» Je fis les choses avec beaucoup d'indifférence. Mon but était de gagner le nécessaire et de me perdre vite dans la foule des gens qu'on oublie. Les douze cents francs que me versa l'éditeur furent une fortune pour moi. J'espérais qu'il en aurait pour son argent, et que M. de Latouche me pardonnerait mon livre en faveur de mon peu d'ambition. Avec deux affaires commit celle-là dans l'année, j'étais riche et satisfait.
Un soir que j'étais dans ma mansarde. M. de Latouche arriva. Je venais de recevoir les premiers exemplaires de mon livre; ils étaient sur la table. Il s'empara avec vivacité d'un volume, coupa les premières pages avec ses doigts, et commença à se moquer comme à l'ordinaire, s'écriant: «Ah! pastiche! pastiche! que me veux-tu? Voilà du Balzac si ça peut!» Et, venant avec moi sur le balcon qui couronnait le toit de la maison, il me dit et me redit toutes les spirituelles et excellentes choses qu'il m'avait déjà dites sur la nécessité d'être soi et de ne pas imiter les autres. Il me sembla d'abord qu'il était injuste cette fois; et puis, à mesure qu'il parlait, je fus de son avis. Il me dit qu'il fallait retourner à mes aquarelles sur écrans et sur tabatières, ce qui m'amusait, certes, bien plus que le reste, mais dont je ne trouvais pas malheureusement le débit.
Ma position devenait décourageante, et cependant, soit que je n'eusse nourri aucun espoir de succès, soit que je fusse armé de l'insouciance de la jeunesse, je ne m'affectai pas de l'arrêt de mon juge, et passai une nuit fort tranquille. A mon réveil, je reçus de lui ce billet que j'ai toujours conservé:
«Oubliez mes duretés d'hier soir, oubliez toutes les duretés que je vous ai dites depuis six mois. J'ai passé la nuit à vous lire.»