En 1832, il était déjà sombre et rude par moments. Il était peut-être l'homme du monde le moins fait pour la solitude. À en juger par les nombreuses ratures qui couvraient ses manuscrits, il avait le travail pénible, et, s'il composait avec spontanéité, du moins il apportait le fini à son oeuvre, avec de grands efforts ou après de nombreuses indécisions. Sa spontanéité, je l'ai déjà dit, sa véritable manifestation, son plaisir, sa vie par conséquent, étaient dans la parole échangée, dans la remarque fugitive colorée à l'instant par le trait de l'observation juste ou de la comparaison poétique; dans la réplique mordante ou gracieuse, dans les courts récits pleins d'atticisme ou de charme. Il avait ces deux extrêmes dans l'esprit, l'amour des choses naïves avec le goût de l'arrangement de toutes choses. Un peu de contradiction lui faisait grand bien, et tout mon tort avec lui fut, je crois, de l'écouter toujours sans songer à le combattre. Il était fort soulagé de ses ennuis intérieurs quand il pouvait se fâcher un peu. Un jour qu'il marchandait quelques plantes au marché aux Fleurs, pour son jardin d'Aulnay, un porteur lui demanda quarante ou cinquante francs pour les conduire dans sa charrette. La demande était exorbitante, j'en conviens; mais, au lien de lui tourner le dos, M. de Latouche se plut à railler ses prétentions et à l'écraser sous une grêle de lardons si comiques que le pauvre homme, étourdi de verve, ne pouvant ni se fâcher ni riposter, fut la risée de tout l'auditoire des jardinières-fleuristes étalées sur la place. Sa raillerie était si bien tournée, qu'elle saisissait de joie tous ces esprits illettrés et qu'en même temps elle-ne pouvait blesser aucune oreille délicate. M. de Latouche avait dépensé là autant d'esprit de saillie qu'il en eût fallu pour défrayer pendant huit jours son facétieux journal Figaro. Il est vrai qu'il avait cédé son journal, et que, n'ayant plus cet exutoire, il prenait celui qui lui tombait sous la main. Ce n'était pas le besoin de se mettre en vue; pas plus dans les salons littéraires qu'aux champs ou dans la rue, il n'aimait à se faire remarquer. Toute sa vie a été un soin extrême de se soustraire aux vanités puériles. Mais il avait besoin de jeter hors de lui cette humeur secrète qui manquait d'aliments. Nous ne le vîmes jamais si bien portant, si gai, si affectueux que dans la soirée qui suivit cette scène avec l'homme à la charrette.

Partagé entre son besoin de sympathie immédiate et son penchant pour la solitude, il vous invitait à venir le voir. Et puis, une heure après, si sa lettre était partie, il vous en envoyait une autre, où il venait lui-même pour vous dire de ne pas venir. «Ne venez pas, disait-il, je suis triste, maussade, malade.» Et il restait avec vous, il s'oubliait, il s'égayait et finissait par vous prier de retourner avec lui à Aulnay. Ou bien, s'il vous avait seulement écrit pour vous donner contre-ordre, et qu'un hasard eût retardé sa lettre, il était charmé de vous voir arriver malgré lui à l'heure dite. Il se préoccupait d'abord de n'avoir ni des oeufs assez frais, ni des fruits assez beaux pour vous faire déjeuner. Mais on courait avec lui au poulailler et au jardin du voisin, il mettait le couvert lui-même, il vous grondait quand vous dérangiez sa symétrie, il riait; puis on se mettait à table; il causait, on se promenait ensuite, il causait encore, il causait jusqu'à la nuit, et il avait autant de peine à vous laisser partir qu'on en avait à le quitter.

Un soir, M. de Latoucbe vint me voir; il fut aimable et riant comme dans ses meilleurs jours; il me dit adieu avec l'amitié accoutumée, et il ne revint plus, et je ne le revis que dix ans après. Il me fit dire qu'il me haïssait, qu'il ne voulait plus entendre parler de moi. Mes questions furent vaines. Je lui dédiai le roman que j'étais en train d'écrire, croyant lui donner par là une preuve de fidèle gratitude quand même. Il prit cela pour une injure, et prétendit que je lui lançais la flèche du Parthe.—Je m'affectai beaucoup de cette bizarrerie cruelle; mais, craignant d'avoir à traverser, pour arriver à son coeur, des influences inconnues, des mensonges, de ces choses petites qu'on n'aborde qu'en se faisant petit soi-même; ne comprenant pas la légèreté de ses griefs et en supposant de plus sérieux qu'il m'était impossible de pressentir, je ne voulus l'importuner d'aucune plainte. J'eus tort peut-être. Si j'avais été droit à lui, peut-être aurais-je vaincu son injustice. Peut-être aussi fallait-il que le temps passât sur cette crise de son mal pour qu'il vînt enfin à comprendre que je n'en étais pas la cause.

Quoi qu'il en soit, il me revint de lui-même en 1844. Il y avait longtemps qu'il en avait l'envie; il l'avait toujours eue, m'a-t-il dit. Seulement, il s'était imaginé que l'âge et la situation avaient dû beaucoup changer mon caractère, et il s'étonna de voir qu'il me retrouvait le même pour lui que dans le passé. Après quelques hésitations, quelques méfiances, quelques coquetteries d'esprit et de coeur en lettres et billets, il se retrouva à Vaise dans notre amitié, et me témoigna un actif et généreux dévouement en plusieurs affaires, petites choses encore par elles-mêmes; mais l'affection grandit le prix de celles-là par le soin et la volonté qu'elle y porte, le retrouvai son coeur plus ardent, meilleur, s'il est possible, qu'il ne l'avait jamais été. Mais, hélas! quel ravage avait fait ce mal secret, insaisissable, cette hypocondrie progressante, sur ses idées et sur son jugement! Je l'avais connu enjoué et brillant à l'habitude, chagrin et soucieux par accès. Désormais, c'était le contraire. La gaieté était l'exception, l'effort; le chagrin était l'habitude, le naturel. Il était continuellement frappé de l'idée de la mort; il disait là-dessus des choses fort belles mais fort tristes, car il semblait prendre à tâche d'attrister sa fin par tous les genres de désillusions. Il avait besoin de se torturer lui-même en accusant ses meilleurs amis d'ingratitude, et ses prétendus ennemis d'insolence et de cruauté. Je l'avais bien entendu parler ainsi quelquefois au quai Malaquais; je ne savais pas alors qu'il se trompait sur les gens, ou qu'il s'exagérait les peines inévitables de la vie. Je vis bien, depuis, qu'il était atteint de la maladie morale de Jean-Jacques Rousseau, et je m'expliquai comment j'avais pu le blesser mortellement sans le savoir, rien qu'en estimant un ouvrage qui lui déplaisait, rien qu'en prononçant devant lui le nom de quelque personne dont, à mon insu, il pensait avoir à se plaindre. Qui pouvait deviner le secret de ses fibres endolories? Il eût fallu le voir à toute heure, ne jamais le quitter d'un instant, pour savoir tous les points irritables de ses blessures cachées.

Toute cette souffrance, qui rendait son commerce difficile et sa vie infortunée, ne pouvait pas lui être reprochée, cependant, par les gens de coeur; et, pour ma part, je n'ai pas voulu me souvenir, je n'ai jamais voulu savoir les détails irritants de ses dix années d'injustice envers moi. Il n'y avait qu'une maladie grave à constater, à déplorer, pour l'absoudre.

Car cette âme n'était ni faible, ni lâche, ni envieuse. Elle était navrée, voilà tout. Ses préoccupations n'étaient pas étroites et personnelles à leur point de départ. Comme Jean-Jacques, M. de Latouche avait dans le coeur et dans l'esprit un grand idéal de loyauté, d'affection, de désintéressement. Pour lui, comme pour tous les hommes qui jugent et réfléchissent, la vie venait à chaque instant froisser son idéal. Les plus ardents, les plus sensibles sont ceux qui souffrent le plus de ce désaccord incessant entre l'idéal et le réel. Un mal physique vint le saisir dans sa maturité, et, ses nerfs ébranlés, son équilibra détruit, il ne vécut plus que pour souffrir par le corps et par l'esprit. Ce courage que nous avons tous pour supporter la vie et les hommes tels qu'ils sont, cette bienfaisante insouciance qui, par moments, nous arrache au sentiment de nos peines, comme un temps d'oubli et de repos nécessaires, nous les avons parce que Dieu les a mis dans l'organisation humaine comme des lois protectrices et conservatrices de notre être. Mais qu'un accident apporte dans ces lois une perturbation quelconque, la santé s'altère, et notre esprit troublé perd la mesure de ses appréciations. Le mal extérieur n'est ni pire ni moindre qu'auparavant. Seulement, nous en sentons davantage l'atteinte, avec moins de force pour lui résister. Nous ne voulons plus, parce que, hélas! nous ne pouvons plus subir ce qu'on subit plus ou moins facilement autour de nous. Et ce qu'il y a de plus triste, c'est qu'ayant seulement conscience de notre mal physique, nous sommes effrayés de la sinistre clairvoyance que notre esprit acquiert dans la maladie, sans nous rendre compte que c'est l'affaissement des forces animales qui nous ôte le contre-poids d'une égale clairvoyance pour le bien.

Les misanthropes, les hypocondriaques, (c'est la même chose) sont donc bien à plaindre, et surtout bien à respecter, lorsque, comme celui dont je parle, leur désespérance a pour point de départ l'amour du bien, du beau, du vrai.

«Il est bon, m'écrivait M. de Latouche en août 1845, que je prenne congé du cercle humain où nous vivons; car une foule de choses me blessent sans remède, et, sans parler de la politique que souffrent les héritiers de 92, et de la condition du pauvre au milieu de l'égoïsme public, je comprends peu les excès où tombe la littérature. Il faut échouer dans la moderne arène, ou écrire pour les consommateurs d'émotions triviales, l'amusement des épiciers, les besoins de l'arrière-boutique. Je m'arrête, car je me sens hypocondriaque et misanthrope, à voir que toutes les dignités de la France sont bien en péril à l'époque où nous sommes gouvernés.»

Et puis il revenait à un rayon de douce tendresse et de paternelle gaieté:

«Si vous étiez venu l'autre jour à Aulnay, j'aurais montré à mademoiselle votre fille le groseillier blanc sous lequel elle se cachait et s'abritait quand elle avait quatre ans, et je lui aurais raconté que, lui demandant son avis sur la bonté des fruits de l'arbuste qu'elle avait à peu près dépouillé, elle ne me répondit que ceci: «Mène-moi sous un rouge.»