Toutes les lettres et même les plus courts billets de M. de Latouche étaient des chefs-d'oeuvre. Ils ne reproduisaient pas encore tout à fait l'éclat de sa conversation, mais ils en donnaient une idée. Je les ai tous gardés, et je regrette de ne pouvoir les publier. Ils seraient plus intéressants que cet article, où il m'est impossible de mettre de l'ordre et du soin, au milieu de l'émotion qui ressort pour moi du sujet. Mais l'affection vraiment paternelle que M. de Latouche portait à mes ouvrages était égale celle qu'il m'accordait personnellement, et on pourrait croire que je publie en vue de moi-même ces louanges continuelles dont la douceur, pour être pure, doit rester secrète. Et puis les accès de sa maladie l'emportaient en brûlantes critiques contre le monde entier, et ceux qui ne connaîtraient pas le fond de son coeur, comme je l'ai connu, pourraient croire qu'il était méchant par boutades. Il ne l'était pas. Le lendemain du jour où il avait fustigé un écrit ou une action jusqu'au sang, il ne se souvenait plus que des bonnes qualités de l'homme, des nécessités de sa situation, de tout ce qui devait rendre indulgent; il était prêt à le croire, à le défendre; il l'aimait, il arrivait à la parfaite mansuétude. S'il se blessait vite, s'il boudait longtemps, il avait du moins cette inappréciable qualité qu'il ne résistait pas au repentir des torts qu'on avait eus envers lui. Si j'en avais eu, je lui en aurais demandé pardon, et nous n'eussions pas été brouillés seulement huit jours. C'est parce que je n'en avais pas, que je ne pus amener ce moment d'effusion où il oubliait tout et où il pardonnait sans arrière-pensée.
Je peux citer de M. de Latouche quelques fragments bien dignes d'être conservés. Voici une boutade contre la critique qui ne fâchera personne, puisqu'elle ne s'adresse qu'à moi:
«J'ai lu avec plaisir, mon enfant, votre préface de Werther, mais à condition qu'elle ne fait pas partie, dans mon esprit, du drame amoureux de Werther, et que vos considérations ne seront mêlées en rien au naïf souvenir de la saison au j'ai découvert ce petit livre, cette innocente violette, entre deux buissons de nos campagnes du Berri. Werther, voyez-vous, est une médaille frappée dans l'imagination de dix-huit ans: on ne la vaut voir changée, ni pour être éclaircie, ni pour être dorée. On la porte sur son coeur avec superstition. Artistes, critiques, esprits d'analyse, aigles de revues, vous êtes admirables à votre point d'observation. Mais, mêlés aux rêveries de Werther sur la charrue, aux émotions de la fenêtre où l'orage se déploie, vous êtes des importuns disant de fort bons propos hors de pro-pos. Vous parlez les uns des autres au sujet de Charlotte; et puis de madame de Staël, de Voltaire, de Faust, de Byron, de Mahomet et de Joseph Delorme! Il ne s'agit, dans ce livre, que du destin de ceux qui s'aiment. Allez, profanes, allez plus loin disserter sur l'esthétique! Vous dispersez les oiseaux, vous faites envoler les amours, vous attachez le plomb de la douane littéraire aux dentelles de la fantaisie.
»Je ne veux point, en vérité (moi qui recevrais de vous une couronne), accepter votre beau volume in-quarto, avec ses ciselures dorées, avec ses annotations précieuses…. Ailleurs! vous servirez aux lecteurs a venir. Pour nous, vous venez trop tard. Le Werther que je garde est un petit bouquin in-douze, format commode à mettre dans la poche, écorné aux angles, mystérieux livre jusque dans la prose boursouflée d'un traducteur anonyme. Là, dans ses vagues interprétations, je puis rêver comme dans le son des cloches. Je ne lis l'Ancien Testament que dans une édition de 1560, où ma mère m'a appris à connaître mes lettres. Que voulez-vous! mes premières amours étaient du village. Je ne méprise point les beautés parées de la ville; mais reprenez votre Paris! Votre Paris est fort embelli, j'en conviens; mais j'aime mieux ma mie, ô gué!»
En effet, cette lettre vaut mieux pour le sentiment et eût fait plus de plaisir à Goethe que toutes les préfaces, passées, présentes ou futures.
Souvent, il revenait sur nos années de séparation.
«Ah! mon pauvre enfant, quand je pense que nous avons été séparés pendant des années, des siècles! Ah! messieurs les bourgeois, laissez aux majestés l'odieuse devise: Diviser pour régner. Mais je me soucie aujourd'hui des bourgeois comme des princes, et je vous aime, à réparer le temps que j'ai perdu en vains efforts pour vous oublier.»
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«Vous demandez quelques rimes du paysan de la Vallée-aux-Loups pour mettre dans ce journal, à côté de la prose du paysan de la Vallée-Noire. Demande-t-on au peilleroux[5] si l'on peut disposer de sa blouse, quand il voudrait vous vêtir de son coeur et de son âme? Vous parlez de couronne; vous êtes donc jaloux de celle de Jésus-Christ! Je ne puis vous offrir que des ronces et des épines. Prenez. Tout ce que j'ai, tout ce que je rêve est à vous.
[Note 5: Couvert de teilles, de guenilles; vieux français encore usité en Berri.]