* * * * *

«Vous m'oubliez, mon enfant; moi, je ne vous oublierai jamais. Mais il faudrait avoir l'espérance de vous rendre le plus minime des bons offices pour déroger à l'habitude de ne plus se faire la barbe et de garder ses pantoufles. Voilà vingt jours que je n'ai descendu l'escalier de ma mansarde. Croyez-vous que pour cela je vive sans vous? Vous êtes ma première pensée de la matinée, celle qui m'ouvre les yeux, celle qui décide de notre bonne ou mauvaise humeur. Je vous dois souvent de triompher de ma misanthropie. Ah! il y a des moments où je me laisse persuader par vous d'être indulgent septante-sept fois par jour! Mais pourquoi vous porterais-je ma triste figure et mes idées mélancoliques? Je meurs; ne le voyez-vous pas? Mais je veux vous aimer jusqu'à la fin….»

«…Pensez-vous à Nohant? J'espérais y voir les seigles en fleur. Mais je ne ferai plus qu'un voyage: c'est celui du cimetière d'Aulnay….»

«On n'est bien que dans les bois, en présence des arbres noirs, au pied des sapins dont les rameaux courbés par le vent imitent le bruissement des vagues. Je ne dirai pas que c'est là qu'il faut vivre (il ne faut vivre nulle part); mais c'est là qu'il faut mourir….»

«Je me suis réfugié à Aulnay. Y pourrai-je rester? Je l'ignore: la solitude est bien poignante. Dans tous les cas, je vous dis mon absence et ses causes pour que vous ne rêviez ni redoublement de mal physique, ni oubli de ma part envers vous que j'aime tant!… Je cherche dans l'étude une diversion au cauchemar de mes jours et de mes nuits…. Adieu! Mille tendresses paternelles. J'ai rêvé cette nuit que j'étais en pleine mer. J'entendais, au-dessus du navire, planer sans les voir les grues voyageuses. J'écoutais ces âmes en peine! Les grues ont fait naufrage!…»

«Merci de votre gracieuse invitation à venir jouer avec les enfants. Vous comprenez mon coeur; mais mon esprit, je vous l'abandonne. Il est désenchanté et incurable. Je ne veux me réconcilier avec personne qu'avec vous! Jamais ce ne sont des intérêts personnels qui me blessent, mais le tort que mes idoles se font à elles-mêmes. Je leur en veux de se déprécier; c'est là que ma bouderie commence, et ma rancune ne va pas plus loin.—Je connaissais des hommes dont j'estimerai toujours le talent et le caractère; mais pourrez-vous m'empêcher de regretter que la vanité gâte tout cela? Ils sont vaniteux comme s'ils étaient médiocres! J'ai bien le droit d'être maussade dans ma conscience, et plus misanthrope que jamais dans les derniers jours de ma vie…. Vous-même, si je reviens à vous adorer, soyez bien sûr que c'est malgré moi, et parce que vos qualités surpassent vos défauts. Adieu; je vous aime, et les bouleaux sont verts: voilà les nouvelles du village.»

On a pu voir par ces courts échantillons combien il y avait d'élévation, de charme et de tendresse dans les épanchements de M. de Latouche. Il avait fait avec tous ses amis ce qu'il avait fait avec moi. Plus il leur tenait de près par l'intimité ou par le sang, plus il avait avec eux une susceptibilité incurable. Il nous avait tous boudés pendant des séries d'années plus ou moins longues, et cependant nous étions tous revenus à lui, plus attachés, peut-être, après ses torts involontaires. Voici ce que m'écrivait, dans les derniers temps, Duvernet, son proche parent, son ami dévoué, qui est aussi mon ami d'enfance:

«Comment assez plaindre notre-pauvre de Latouche! Lui a-t-on réellement fait cette existence empoisonnée, ou bien cherche-t-il lui-même par quelles tortures il éprouvera son esprit? C'est un problème, mais c'est aussi une souffrance; plaignons-le, aimons-le, car cette souffrance révèle une exquise délicatesse et une âme tendre à l'excès.»

Je rapporte ce rapide jugement, parce que les meilleures appréciations sont celles qui partent du coeur dans l'intimité. Il n'y a pas de plus tendre éloge à faire d'un homme que de reconnaître qu'il est digne qu'on lui pardonne tout.

M. de Latouche était amoureux de la forme en littérature. Pour lui, la forme avait une importance sur laquelle il ne voulait pas entendre raison plus que sur le reste.