«Vous êtes trop indulgent, mon cher camarade, m'écrivait-il une fois. Vous admirez si naïvement un tas de choses que, si je ne vous connaissais pas, je croirais que vous vous moquez. Certes, j'estime un bon coeur plus qu'un beau poème, et un noble caractère est plus pour moi qu'un grand esprit. Mais, quand on ne sait pas faire de vers ni de prose, on n'est pas forcé d'en faire. Aimez ces gens-là, ne les encouragez pas à se tromper. Allons, votre vieux ami s'en va, mon pauvre enfant! votre grondeur, votre éplucheur, votre censeur s'apprête au grand voyage. Vous croyez que ce n'est rien de se sentir mourir? Peut-être que les autres meurent sans y faire attention. Il y a tant de choses qui m'oppriment et qui semblent vous être légères! Vous, aussi, vous avez des ennemis, et vous n'y pensez pas. Vous faites comme tout le monde, vous manquez ou vous gâtez le meilleur endroit de vos ouvrages, et vous dites toujours: C'est vrai, quand on vous le démontre; puis vous voilà insouciant aussitôt, comme votre fille, lorsqu'elle était ce gros enfant qui se roulait sur les gazons d'Aulnay. Avez-vous raison? Est-ce moi qui ai tort quand je m'indigne contre les torts des autres, quand je m'affecte des miens propres? Peut-être. Cependant, si l'on pardonne facilement aux envieux et aux méchants? est-on bien capable de sentir le prix de l'amitié forte et fidèle? Si on fût si bon marché de soi-même, est-on bien résolu à se corriger de ses défauts? L'art doit être traité aussi sérieusement qu'une foi politique ou religieuse. Pour l'artiste, c'est la seule affaire de la vie…. Ah! vous allez médire que vous avez des enfants, et que vous les aimez plus que vos livres…. Oui, c'est vrai. Hélas! si j'en avais!…»
Il me semble voir toute l'âme d'Alceste au fond de cette lettre. La tendresse sons le blâme, le coeur aimant qui s'efforce de s'endurcir et qui paraît implacable à force d'envie de pardonner, la justesse du principe dominant l'injustice du fait. Pauvre coeur brisé! il s'en allait réellement, et comme cette agonie dura quinze ans, nous nous flattions qu'il pouvait guérir. Nous nous imaginions parfois que cela dépendait de lui. Nous nous trompions. C'est qu'il avait encore tant de ressources dans l'esprit, de tels accès d'activité des organes, qui reprenaient tout à coup leurs fonctions au moment où il se plaignait d'être engourdi et paralytique! Un jour, en 1846, je crois, nous allâmes le surprendre à Aulnay. Nous le trouvâmes mourant en apparence. «Ne restez que cinq minutes, nous dit-il. Je ne puis ni vous voir, ni vous entendre, ni vous parler.» Cependant, au bout des cinq minutes, cette nature mobile et impressionnable était revenue à la vie. Il parlait, il souriait, il racontait. Il se leva, il marcha dans le jardin, appuyé d'abord sur nos bras et puis sur sa canne, et puis tout seul. De minute en minute, il se ranimait, il s'épanouissait. Il prétendait ne pas reconnaître nos figures quand nous étions entrés. Peut-être était-ce vrai; qui peut se rendre compte de tels phénomènes quand on ne les a pas éprouvés? Quand nous le quittâmes, il leva la tête et nous dit: «Ah! voilà les noisettes en fleurs. Dans notre pays, cela s'appelle des mignons. Je ne les verrai pas mûrir.» Nous regardâmes les noisetiers, les branches étaient hautes, les mignons imperceptibles. Nous les distinguions à peine. Quand il ressuscitait, sa vie était plus développée, plus complète, plus intense que celle d'aucun de nous. Qu'il eût été condamné à quelque labeur physique, il eût été sauvé.
Dieu envoya un ange à ses dernières années. Une femme d'un mérite supérieur se dévoua saintement à la tâche pénible et délicate de soigner et de consoler le poëte mourant. Fille de ce noble Flaugergues, qui fut savant, orateur, homme politique et philosophe théoricien, homme d'un caractère supérieur aux événements et aux partis[6], d'un courage, d'un désintéressement, d'un patriotisme à toute épreuve, mademoiselle Pauline Flaugergues se fixa auprès du malade et ne le quitta plus d'un instant jusqu'à sa mort. Poëte elle-même, au moins autant que M. de Latouche, elle adoucit ses derniers jours par les inspirations du coeur, les entretiens de l'intelligence et les soins assidus de la piété filiale. Laissons parler le mourant lui-même dans une de ses dernières poésies, la plus belle peut-être qui lui fût jamais inspirée par son coeur:
[Note 6: On a de lui une excellente biographie faite par M. de Latouche, et qui a paru dans le Dictionnaire de la Conversation, 121e livraison.]
Et j'accusais le Dieu qui, depuis deux années,
Assombrit de mes jours les mornes destinées,
M'énerva l'appétit, m'arracha le sommeil,
Altéra, dans mes yeux, les bienfaits du soleil!
J'avais donc méconnu, dans mon ingratitude,
Sa visible indulgence et sa sollicitude,
Ses soins de m'aplanir, sans regrets, ni remord,
Les sentiers escarpés qui mènent à la mort!
D'abord, à ma faiblesse aux douleurs asservie,
Il a rouvert l'asile où me riait la vie:
Ce manoir au hameau, cet Aulnay, vert réduit,
Où, libre et jeune encor, mon choix m'avait conduit.
Humble séjour, payé du denier de l'artiste!
Là, l'infirme, au retour, rêva le ciel moins triste.
Chaque arbre me connaît, les murs me sont amis,
Les passages frayés; là, mes pas sont admis,
Bien qu'aveugles et sourds, sous le verger prospère
Que j'ai planté moi-même, à l'âge où l'on espère.
A moi le frais salut de l'aube qui se lève, Et les derniers regards d'un soir pur qui s'achève. Là, j'ai l'eau de la source, au village en renom, Domptant, par intervalle, une fièvre sans nom. Surtout, à mes côtés, voilà la soeur chérie, Trésor de charité, poétique Égérie, La fille du tribun, adoptée en mon coeur, Par qui des maux cruels s'adoucit la rigueur. Vivant dictame offert à ma détresse amère! Je l'appelle tantôt mon enfant et ma mère. Près d'un lit résigné, c'est l'envoyé de Dieu, C'est l'encens d'une fleur pour embaumer d'adieu.
A cette touchante et solennelle bénédiction, mademoiselle Flaugergues, penchée au chevet du moribond, répondait ainsi:
Que n'a-t-elle, à son gré, pour charmer tes douleurs,
Les vertus d'un dictame et la grâce des fleurs!
Pour adoucir un ciel que ta tristesse voile,
Les suaves lueurs de la plus pure étoile!
Que n'a-t-elle la voix des sonores ruisseaux
Versant à tes yeux clos la molle rêverie!
Que n'a-t-elle au réveil, caressante Égérie,
Des concerts à te dire au travers des roseaux!
Elle n'est du palmier que la liane aimée,
Qui l'embrasse, et s'élève, et fleurit avec lui;
La source qui scintille, un moment transformée,
Quand sur ses flots rêveurs un rayon d'or a lui.