Ce que cette intelligente, courageuse et modeste femme a souffert auprès de ce mourant si aimé, nul ne le saura jamais, car jamais une plainte ne sortira de son coeur, jamais un regard, jamais un soupir d'impatience ou de découragement ne firent pressentir au malade ou à ses amis l'énormité d'une tâche si rude pour un être si frêle. Mais je me trompe, et qu'elle se détrompe elle-même! nous tous, qui avons connu et aimé le poëte navré, nous savons combien il a fallu de patience ingénieuse, de persévérance héroïque, de délicatesse d'esprit et de coeur à la fois, pour endormir et calmer sans cesse les crises de ce mal physique et moral auquel rien ne pouvait l'empêcher de succomber. Qu'elle en soit bénie, la sainte fille, la digne fille de l'honnête et intrépide Flaugergues, la douce ermite d'Aulnay! Aucun de nous ne perdra le souvenir de la reconnaissance qu'il lui doit. Tous les parents de M. de Latouche ont vu avec une douce satisfaction le modeste héritage du poëte passer entre ses mains; l'humble et charmante retraite d'Aulnay ne pouvait être légitimement occupée que par cette fille d'adoption qui l'avait à jamais sanctifiée. Je terminerai cet hommage par une indiscrétion dont tout le monde me saura gré, par les derniers vers de cette lyre pure et pénétrante qui se cache sous les buissons de la Vallée-aux-Loups et qui pleure dans le silence des nuits autour de la tombe du poëte:
MATINÉE DE MAI 1851
Pourquoi renaissez-vous dans la pelouse verte,
Douces fleurs qu'il aimait, petites fleurs des prés?
Pourquoi parer ces murs, et ce toit qu'il déserte,
Jasmins de Virginie, aux corymbes pourprés?
Et vous jasmins d'Espagne, aux étoiles sans nombre,
Écartez vos festons qui nous charmaient jadis!
Qui vous demande, à vous, des parfums et de l'ombre,
Jeunes acacias si promptement grandis?
Pourquoi viens-tu suspendre, ô frêle clématite,
Ta blanche draperie à sa croisée en deuil?
Ne sais-tu pas qu'ici le désespoir habite,
Que le poëte aimé dort sous un froid linceul?
L'ébénier rajeuni balance, gracieuses,
A la brise de mai, ses riches grappes d'or,
L'oiseau remplit de chants les nuits mélodieuses,
Comme si deux amis les admiraient encor.
Pour qui vous parez-vous ainsi, chère retraite?
Revêtez-vous de deuil, comme moi, pour toujours:
Vous ne le verrez plus, le docte anachorète,
Oubliant sa langueur pour sourire aux beaux jours.
Nous ne l'entendrons plus, cette voix adorée,
Qui, dans des vers si frais, chantait ces frais taillis,
Qui naguère, plus grave et du ciel inspirée,
Forma de saints accords, des anges accueillis.
Aux goûts simples et purs, à ces vallons fidèle,
Par un rayon d'avril il était réjoui;
Ses regards épiaient la première hirondelle
Et le premier bouton à l'aube épanoui.