«Des circonstances, qui me sont personnelles, me font trouver plus de charmes à l'aspect de ces ruines. Il y a quelques mois, j'errais sur les bords du Mississipi. Je suis aujourd'hui sur ceux du Tibre. J'ai passé d'un extrême à l'autre, du berceau d'un peuple enfant au tombeau d'un peuple mort. J'ai vu des forêts encore vierges, des cités naissantes, des institutions nouvelles, des nations jeunes et actives, travaillant à se constituer, ayant leur carrière de gloire ou de honte à parcourir, tournant le dos au passé, et les yeux fixés sur l'avenir. Et me voilà entouré de colonnes renversées, de temples démolis, de palais de niveau avec le sol, au milieu des derniers vestiges d'un peuple qui a fait son temps et qui est enseveli. Là, je sentais en mon coeur l'espérance vive et joyeuse; ici, je sens le triste et morne souvenir.»

On le voit, c'est toujours l'Américain qui compare, ce qui ne l'empêche pas de sentir. En parlant du Panthéon de Rome: «Une vaste rotonde voûtée, solidement construite, sans soubassement, éclairée par une ouverture élégante qui permet de voir le ciel à découvert, offre un ensemble si nouveau, pour ne pas dire si sublime, qu'on oublie les impressions de l'extérieur. La conception de cet édifice est une des plus belles qui existent en architecture. Le trou circulaire du centre laisse entrer assez le jour, et l'oeil, après avoir parcouru la noble voûte, sonde le vide azuré de l'espace infini. La disposition matérielle du local satisfait l'esprit, et celui de nos sens, qui atteint le plus loin, entraîne l'imagination vers la puissance et la majesté suprêmes. L'espace sans limites est le meilleur prototype de l'éternité.»

Cet examen de Rome fut rapide, et Cooper ne vit qu'une partie des choses; mais tout ce qu'il a vu, il l'a apprécié ou critiqué presque toujours avec un très-remarquable discernement. Quand on songe que c'était en 1838 et que, jeune encore, il n'avait certes pas reçu, dans son pays, une éducation d'artiste; qu'il avait de la fortune, de la considération, aucun sujet de dépit byronien contre sa patrie, et ce calme de tempérament qui lui faisait compter ses pas dans la nef de Saint-Pierre avant de rien regarder, on reconnaît qu'il est doué d'une organisation très-complète et très-saine; et cette sorte d'universalité d'esprit, cette grande logique éclairée d'une sereine lumière, ce contraste même de la prudence et de l'entraînement qui trouvent le moyen d'aller ensemble, expliquent la fécondité de son talent, la pureté de ses conceptions et la puissance de cette belle création de Nathaniel qui résume et le respect des civilisations progressives et l'amour de la primitive liberté.

Cooper fut assez intimement lié, à Paris, avec la Fayette. Il traversa sans crainte et sans malaise la grande crise de l'invasion du choléra; il assista aux événements du cloître Saint-Merry; il lut reçu en visite particulière par Louis-Philippe, et ne se fit pas d'illusions sur la franchise du monarque citoyen. Il faut lire, dans ses lettres, datées de Paris, 1832, le détail piquant de cette entrevue et les conversations intéressantes de la Fayette avec Cooper sur la situation de l'époque. Tout cela est fort bien résumé, et les quelques traits descriptifs qui encadrent ces entrevues sont de ceux qui font très-bien voir en peu de mots. Dans ses romans, Cooper est sujet à des longueurs; dans ses souvenirs personnels, il est concis et touche juste, il met en saillie les endroits et les personnes, tout en vous menant rapidement. Lorsqu'il raconte la cérémonie du lavement des pieds, à Rome, il rencontre une figure intéressante et l'esquisse largement. «Chose étrange, que ces nobles oppresseurs pensant réparer toute une année d'inflexible orgueil par une seule soirée d'humilité!… J'entrai dans la salle du bain. Je vis six pèlerins sales et en haillons qui ôtaient leurs souliers et leurs bas. On apporta les bassins, et les nobles romains se mirent à l'oeuvre. Mon oeil s'arrêta sur un des mendiants les plus laids et les plus déguenillés, et de là s'abaissa sur le grand seigneur agenouillé devant lui. Ce dernier avait un costume ecclésiastique; sa figure était belle; ses yeux noirs et sombres communiquaient à tous ses traits une expression sinistre.

«Monsieur, demandai-je à mon voisin, pourriez-vous me dire le nom du gentilhomme qui essuie les pieds de ce mendiant?

—Quel gentilhomme, monsieur? Celui qui porte le diable sur sa face?

—Précisément.

—C'est don Miguel, ex-tyran de Portugal.»

Cooper a eu et a encore une véritable foule d'imitateurs. Le succès européen de ses romans sur l'Amérique a fait éclore par centaines, sous la même forme, les récits de voyages, les événements maritimes, les combats avec les Indiens, les établissements de colons dans le désert, et l'on ne s'est même pas gêné pour tâcher de reproduire la solennelle figure de Nathaniel. Grâce à toutes ces imitations, nous nous promenons en esprit, à cette heure, dans les solitudes les plus lointaines, et nous connaissons les moeurs des animaux les plus féroces ou des hommes les plus étranges. Mais quelque instruction et quelque amusement que nous puissions trouver dans ces récits, les copistes de Cooper auraient tort de croire qu'en le continuant ils le remplacent. Nous ne regrettons pas que, faute d'une grande et forte personnalité, on s'adonne à l'imitation d'un bon maître. Si l'on a pour soi de l'observation, de la mémoire, et un fonds de souvenirs de voyages intéressants et de spectacles dramatiques, on est encore lu avec curiosité, et si on ne fait de l'art, on répand au moins des notions instructives sous une forme qui les popularise. Mais il suffit de lire le premier venu de ces ouvrages, pour sentir la supériorité incomparable du modèle. On est pourtant aujourd'hui plus habile que Cooper dans son propre genre; on a pénétré plus avant dans les déserts; on a vu plus de choses et on sait mieux le métier de conteur, devenu, en Amérique, une sorte de concurrence. Seulement, quoi qu'on fasse, on n'est pas soi-même, et on n'est pas Cooper. On a plus de verve et on précipite les incidents dramatiques; mais, par cela même, on n'attache pas, on ne persuade pas autant; et ce grand fonds de vérité saine, cette pureté d'âme et de forme, cette individualité tranquille d'un génie fécond et bien portant, on ne l'a pas, et on ne peut pas se l'inoculer.

Août 1836.