«On m'avait prédit que je serais désappointé à l'aspect de Saint-Pierre, que je m'abuserais sur ses véritables dimensions. Je les vis telles qu'elles étaient, sans doute parce que j'avais travaillé depuis longtemps à me former le coup d'oeil. Dans les Alpes, je me suis souvent trompé sur les hauteurs et les distances; mais toute erreur cesse quand il s'agit d'un édifice ou d'un vaisseau. Avant de parcourir la Suisse, je ne connaissais rien de semblable, rien qui pût me servir de point de comparaison. Toutefois, si je ne possédais pas de règles certaines pour juger la nature, je m'étais exercé à calculer exactement la grandeur des édifices, et je fus convaincu au premier aspect, que l'église de Saint-Pierre était le plus colossal de tous.

«Le guide me pria de faire halte pour admirer quelques-unes des sublimes créations de Michel-Ange; mais je hâtai le pas. Gravissant les degrés du temple, j'étreignis dans mes bras une des colonnes engagées de la façade, non par enthousiasme sentimental, mais afin de m'assurer de son diamètre. Cette épreuve matérielle confirma mes premières impressions. Poussant ensuite une porte latérale, je me trouvai dans le temple le plus grandiose ou des cérémonies religieuses aient jamais été célébrées. Je fis une centaine de pas dans la nef, et je m'arrêtai; ayant l'habitude de soumettre les monuments à un examen analytique, j'avais compté mes pas à mesure que j'avançais, et il m'était facile d'évaluer en pieds la route que j'avais faite.»

En voyant le poëte de la Prairie prendre de si naïves précautions pour ne pas se tromper sur la véritable dimension d'une église (procédé que, du reste, beaucoup d'Anglais et d'Américains emploient encore en visitant les monuments, et qui fait toujours rire le peuple artiste de l'Italie), n'est-on pas tenté de se moquer un peu de cette prudence caractéristique qui commence par se défendre de toute admiration, et qui ne veut apprécier la grandeur intellectuelle des oeuvres d'art qu'après avoir bien calculé en mesure leur grandeur matérielle? Il faut pourtant s'abstenir de ce dédain pour la lenteur des impressions de certaines races, quand on voit le grand Cooper, ce bon maître et cet excellent peintre, en subir l'habitude, et même la proclamer ingénument comme une règle de conscience. Après tout, ce n'est qu'un procédé inverse de celui des gens au coup d'oeil prompt pour arriver au même résultat, l'émotion. Un Français artiste, ou un Italien artiste commence par chercher l'impression générale. La dimension n'est pas ce qui l'occupe, c'est la proportion. Il voit tout d'un coup par où elle brille, et les sublimes harmonies qu'elle lui révèle ne lui font pas désirer de se rendre compte trop vite du plan géométrique. Quand il en vient là, sa jouissance est à peu près épuisée, et même, si cette jouissance a été vive, il aime mieux l'emporter vierge de tout calcul matériel.

L'Américain Cooper commence par où nous finissons, et quand il s'est bien assuré qu'il a devant les yeux la plus vaste église qui existe, il s'aperçoit qu'elle est belle, il s'échauffe et s'enthousiasme.

Mais c'est encore à sa manière. Il ne cherche pas à peindre son émotion par des phrases. Quand il a bien constaté que des chérubins de marbre, qui n'ont pas l'air plus gros que de simples enfants, ont la main quatre fois plus grosse que la sienne; que le fameux baldaquin du maître-autel est plus élevé que la tour de la Trinité de New-York, et que le trône de marbre, «sorte de siége poétique à l'usage des papes, a de même l'élévation d'un clocher,» il s'abandonne, se dégèle et se détend; et le voilà qui, avec sa bonhomie accoutumée, décrit en peu de mots très-simples, mais parfaitement sentis, son émotion et celle de son enfant, qui, par parenthèse, met là, dans la couleur sobre et douce du maître, un point lumineux très-charmant.

«En contemplant cet édifice immense, si admirablement combiné dans toutes ses parties (le voilà frappé par la véritable grandeur de l'oeuvre), je ne pus retenir des larmes d'admiration. Le petit Édouard lui-même fut ému, quoiqu'il eût passé la moitié de sa vie à voir des monuments. Il se serra contre moi en murmurant: Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? Est-ce une église?

«La nuit s'avançait et l'obscurité ajoutait à l'effet de la basilique. L'atmosphère avait quelque chose d'enivrant, car ce lieu sacré a son atmosphère différente de celle du dehors. Je sortis avec la conviction que si jamais la main de l'homme a élevé un temple digne de la majesté divine, c'est incontestablement celui-ci.»

Suivons encore un peu Cooper dans son voyage à travers Rome, puisque c'est la meilleure révélation que nous avons de son caractère et de sa nature d'esprit. Il se moque gaiement des émotions de commande et de pompeuses descriptions.

«Des descriptions peuvent-elles donner une idée du Colisée? Ce n'est pas la grâce, ce n'est pas la beauté qu'il faut chercher dans ces travaux des Romains: c'est l'immensité, la grandeur gigantesque, panthéiste, que ni peinture, ni langage, ni phrase ne peuvent reproduire.»

Et puis, il ajoute, pour résumer ses rêveries: