Si Cooper ne fait pas dire textuellement tout cela à son héros, il le fait si bien entendre qu'il n'y a pas moyen de s'y tromper. Lui, le chasseur, il n'est l'ennemi personnel d'aucune de ces tribus redoutées qui menacent les établissements des blancs dans le désert. C'est toujours pour défendre ou sauver quelque ami de sa propre race qu'il se fait de mauvaises affaires avec les Indiens. Quand il a sauvé tous ceux auxquels il se sentait nécessaire, il s'en va, par goût, vieillir et mourir chez les Pawnies. Disons, en passant, que le récit de cette mort du vieux trappeur est une des plus belles choses que notre siècle littéraire ait produites.

Cooper a donc entrevu et senti, au delà de cette vie de réalité et d'utilité matérielle qui fait la force de l'Amérique du Nord, quelque chose de moins sage et de plus divin que la coutume, l'opinion et la croyance officielle: la civilisation pénétrant dans la barbarie par d'autres moyens que les balles et l'eau-de-feu; la conquête par l'esprit et non par le glaive ou l'abrutissement. Cette fatale situation d'une puissance acquise au prix du dol, du meurtre et de la fraude, a frappé son coeur d'un profond remords philosophique, et, malgré le calme de son organisation et de son talent, il a exhalé comme un chant de mort sur les restes épars et mutilés des grandes familles et des grandes forêts du sol envahi. C'est à cet élan d'admiration et de regret qu'il a dû l'inspiration de ses plus belles pages, et c'est par là qu'il a osé et vibré, à un moment donné, plus que Walter Scott, dont le calme impartial s'est moins vaillamment démenti. Scott est pourtant un noble barde qui pleure, lui aussi, sur les grands jours de l'Écosse; mais l'hymne qu'il chante (et qu'il chante mieux, il ne faut pas le méconnaître) a moins de portée. Il pleure une nationalité, une puissance, une aristocratie surtout. Ce que chante et pleure Cooper, c'est une noble race exterminée; c'est une nature sublime dévastée; c'est la nature, c'est l'homme.

Nous manquons de détails sur la vie de Cooper. Elle n'a point eu d'événements, nous dit-on. Sa famille est originaire d'Angleterre; elle émigra en Amérique en 1769.

James Fenimore Cooper est né en 1789 à Burlington, sur la Delawarre, État de New-York. À treize ans, il fut placé au collège d'Yale, à New-Haven. A seize ans (en 1805), il entra dans la marine; mais, après quelques voyages, sa santé l'obligea de renoncer à cette carrière. En 1810, il se retira à Cooper's-Town, ville fondée par son père, et il ne s'occupa plus que de littérature. Il fit, dans le but de rassembler des matériaux à son usage, plusieurs voyages, et remplit à Lyon, de 1826 à 1829, les fonctions de consul des États-Unis. Il avait trente-deux ans lorsqu'il publia son premier ouvrage. Il est mort à Cooper's-Town, en 1851.

On s'accorde à dire que son existence fut heureuse, unie et sage comme son caractère lequel nous ne jugeons pas seulement par la forme et l'esprit de ses romans, mais par ses impressions de voyage. Ces impressions, résumées en d'assez courtes lettres ou souvenirs sur Paris, sur Rome, sur l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre, sont pour les admirateurs de Cooper de très-précieux documents. On le comprend, on le voit, on l'estime et on l'aime à travers ces réflexions sobres et concises, où un inébranlable fonds de bon sens juge les hommes et les choses, tandis que les instincts de l'artiste se laissent moralement entraîner aux séductions du vieux monde. Cette antithèse paraît animer la vie et l'intelligence du romancier américain sans lui créer trop ces tourments intérieurs. Il est charmé par les douceurs paresseuses, par le luxe libéral et les tolérances philosophiques de la vie florentine, sans cesser d'estimer et de respecter les principes de simplicité et d'austérité démocratiques dont il porte en lui l'ineffaçable cachet. L'indépendance critique de son esprit se fait pourtant jour hardiment en quelques endroits:

«J'ai quelquefois formé le désir, dit-il en contemplant la cathédrale de Liége, d'avoir été élevé dans la religion catholique, afin d'unir la poésie de la religion à ses principes moraux. L'une est-elle nécessairement inconciliable avec les autres? L'homme a-t-il vraiment assez de philosophie pour concevoir la vérité dans sa pureté abstraite, et se passer du secours de l'imagination?… Pourquoi avoir rejeté le pieux symbole de la croix, les ornements du temple, les riches costumes et les pieux concerts?…

«Je crois qu'il est impossible à un Américain, après avoir visité l'Europe, de ne pas être frappé de l'insuffisance des monuments religieux aux États-Unis. De pieuses spéculations ont établi parmi nous un grand nombre d'églises, dans la distribution desquelles on a consulté principalement les convenances et le bien-être des propriétaires de bancs; mais nous manquons de temples propres à faire sentir la suprématie de la Divinité….

«Dans l'hémisphère européen, les toitures élevées et le clocher de l'église forment, pour ainsi dire, le noyau de chaque village, la maison de Dieu domine les demeures humaines, et semble étendre sur elles sa protection. Les dômes, les flèches, les dentelles des cathédrales gothiques s'élancent au-dessus des murailles de la ville. Partout où il y a une réunion d'hommes, elle cherche un abri sous les larges ailes de l'église….

«Les plus hautes maisons d'une ville américaine sont invariablement ses tavernes. Nous ne bâtissons de pyramides qu'en l'honneur des boissons alcooliques. Lorsqu'il s'agit du culte, on se contente d'une coquille de noix; mais quand il est question de manger ou de boire, la tante de Pari-Banou ne serait plus assez vaste pour nous contenir: j'aimerais mieux de grandes églises et de petites tavernes.»

Ce passage peint avec une charmante bonhomie les besoins de l'artiste, triomphant de toute étroitesse de patriotisme. Partout, dans ses voyages en Europe, Cooper porte un vrai sentiment de compréhension du beau sous ses divers aspects, et un touchant élan de sympathie pour les différents caractères des peuples. Il est né généreux et bienveillant, on le voit à chaque page, sans qu'il paraisse songer à en faire montre. Il peint toutes choses à sa manière, et cette manière américaine est très-remarquable et très-intéressante, surtout appliquée à l'appréciation des pays les plus opposés aux types que le voyageur avait pu concevoir des hommes et des choses. C'est en Italie, c'est à Rome surtout qu'il est curieux de suivre l'auteur du Robinson américain. Comment cet homme si exact, si minutieux, si positif, qui sait le nombre de clous et de chevrons nécessaires à la moindre construction, tout aussi bien que le nom et l'usage des plus imperceptibles détails d'un navire, va-t-il regarder, comprendre et définir cette profusion d'oeuvres d'art où la pensée de l'utilité matérielle ne s'est présentée que comme accessoire?