Ce personnage de Nathaniel est donc bien le reflet de l'âme poétique de Cooper. Dans ceux de ses romans où il ne figure pas, il y a des qualités d'un ordre inférieur qui sont encore des qualités sérieuses, mais qui fatiguent quelquefois par leur développement minutieux. Dans le Robinson américain, dans les Lions de mer, etc., le mouvement des voyages et l'intérêt des aventures ne s'emparent de nous que comme des relations exactes, comme des récits bien faits et dûment circonstanciés des faits réels. La forme de ces récits est si logique et si droite, qu'elle exclut toute emphase descriptive, toute tentative de l'auteur pour imposer son émotion au lecteur.

Il faut pourtant reconnaître qu'en plusieurs endroits de ces récits, l'émotion se communique, par cela même qu'elle ne s'impose pas et ne cherche pas à rendre la grandeur des scènes par la pompe des mots. Je ne connais rien de mieux fait, en ce genre, que le tableau des mers polaires, au chapitre où les deux goëlettes, les Lions de mer, quittent l'île des phoques pour chercher une issue à travers les glaces flottantes et les gigantesques banquises. L'impression du froid, du doute, de l'obscurité, du péril et de la désolation vous enveloppe. On croit entendre le bruit sec et sinistre des glaçons que la proue heurte et repousse. Ce n'est plus un danger de roman ou de théâtre, amené à point pour faire son effet; c'est un danger prévu, annoncé, mais qui, par sa solide vraisemblance, dépasse l'attente du lecteur et lui devient aussi pénible qu'un événement arrivé.

Et c'est par une grande sobriété de moyens littéraires, c'est par une grande justesse d'images et d'expressions, que le narrateur vous impressionne ainsi. Dans Satanstoe (un des meilleurs romans de Cooper, que, par parenthèse, nous n'avons pas vu faire partie de ses oeuvres publiées chez nous en un corps d'ouvrage), une autre manière de voyager sur la glace, la course en voiture sur le fleuve, présente une scène de dégel subit des plus saisissantes, parce que, grâce à la bonne foi et à la netteté des définitions, elle est des plus intelligibles. Ces descriptions, en forme de simples comptes rendus, sont une des grandes qualités de Cooper. On y sent l'observateur qui, lui-même, s'est rendu compte de tout, des effets et des causes, des détails et de l'ensemble. On y est donc intéressé par la force du vrai. Le narrateur a le calme d'un miroir qui réfléchit les grandes crises de la nature, sans y ajouter aucun ornement de son cru, et, je le répète, ce parti franchement pris, constitue parfois une grande qualité, peut-être trop peu estimée chez nous.

Mais cette vérité de couleur, ne constitue pas encore le beau, qui est la splendeur du vrai et dont, comme les peuples artistes de l'autre rive de l'Océan, l'Américain Cooper sent le besoin. Ennemi naturel de ce que nous appelons le beau style, et de l'imitation byronienne dont il se moque franchement, il lui faut pourtant une plus haute expression du vrai que le sentiment positif de sa nation. Dans ses romans de marine, il a peint suffisamment l'esprit aventureux des chercheurs de terres nouvelles, leur énergie calme dans les dangers inouïs du voyage au long cours, de la prise de possession, et de l'établissement dans la solitude effrayante des îles lointaines. Là, il a raconté aussi les combats de pirates, les exploits des écumeurs de mer, la vigilante audace de leurs adversaires naturels, les gardiens de la propriété nationale; et puis encore, la grande capacité industrielle de ces colons nomades qui, soit au nom de leur nation, soit en vue de leur propre fortune, vont prendre pied sur tous les récifs de l'univers; sur les neiges comme sur les volcans, partout vainqueurs de la vie sauvage, et de la nature elle-même dans ses plus redoutables sanctuaires.

C'est déjà un grand ouvrage et une noble tâche accomplie, que cette personnification du génie américain dans les navigateurs des romans de Cooper. Comme ils sont patients, obstinés, prévoyants, industrieux, ingénieux, pleins de ressources, d'inspiration dans le danger, de calme, de résignation et d'espérance dans le désastre! Il n'est pas possible de nier que ce ne soient là les éclaireurs, les messagers et les missionnaires de la civilisation d'un grand peuple à travers le monde de la barbarie, et l'Amérique doit à Cooper presque autant qu'à Franklin et à Washington, car si ces grands hommes ont créé la société de l'Union, par la science législative et par la gloire des armes, lui, le modeste conteur, il en a répandu l'éclat au-delà des mers par l'intérêt du récit et la fidélité du sentiment patriotique.

Mais, encore une fois, cette vérité consciencieuse ne contenait pas toute l'âme de Cooper. Il avait, en dépit de son respect et de son amour pour la société à laquelle il appartenait, cette tendance à l'aspiration isolée, à la rêverie poétique et au sentiment de la liberté naturelle qui caractérisent les vrais artistes. Cette admirable placidité du désert au milieu duquel s'est implantée, la société des États-Unis, l'avait envahi par moments, et, malgré lui, les conquêtes de l'agriculture et du commerce sur ces domaines vierges de pas humains avaient fait entrer dans son âme une solennelle tristesse. Et puis, le côté de grandeur de certaines tribus sauvages, la puissance des instincts et des sentiments de la race indienne, la liberté de l'homme primitif sur le sol également primitif et libre, c'était là un grand spectacle, et il fallait au poëte des efforts de raisonnement social et de volonté patriotique pour ne pas maudire la victoire de l'homme blanc, pour ne pas pleurer sur la destruction cruelle de l'homme rouge et sur la spoliation de son domaine naturel: la forêt et la prairie livrées à la cognée et à la charrue.

Un poëte européen de cette époque n'eût pas hésité à suspendre sa harpe éplorée aux saules du rivage, pour maudire la civilisation et les iniquités qui lui servent fatalement de moyen. Un Américain devait hésiter à flétrir ces iniquités, d'où naquirent la puissance et l'individualité de sa race. Cooper s'isola dans le sentiment de sa douleur et de sa pitié, et, quelque figure de chasseur indépendant traversant peut-être le paysage à ce moment-là, il vit apparaître dans sa pensée le bon, le dévoué, le pur, le fin et l'intrépide Nathaniel. C'est à lui qu'il donna ses sentiments et qu'il attribua ses rêves, son amour enthousiaste pour les splendeurs de la solitude, ses aspirations vers l'idéal de la vie primitive, de la religion naturelle et de la liberté absolue.

Et à ce blanc, initié aux délices du désert, il osa donner des amis parmi des sauvages. Le Mohican est aussi un grand type, et, en faisant de lui un allié de la race blanche et une sorte d'initié au christianisme, Cooper a pu, sans trop choquer l'orgueil de sa nation, plaider la cause de la race indienne. Plus vrai, et plus renseigné, d'ailleurs, que Chateaubriand qui n'avait fait qu'entrevoir et supposer, il nous a fait pénétrer dans la réalité comme dans la poésie de la vie sauvage, dans ses vertus homériques, dans son héroïsme effrayant, dans sa sublime barbarie; et, par la voix tranquille mais retentissante du romancier, l'Amérique a laissé échapper de son sein ce cri de la conscience: «Pour être ce que nous sommes, il nous a fallu tuer une grande race et ravager une grande nature.»

Cooper, nous parlant, lui, par la bouche de Nathaniel, ne nous a pas laissé de doutes à cet égard, et la question est jugée. A chaque instant, le vieux philosophe s'écrie:

«Je ne dis rien contre votre civilisation, contre vos arts, vos monuments, votre commerce, vos religions, vos prêtres. Tout cela est beau et bon sans doute; mais ici, dans mon désert, j'habite un plus beau temple que vos églises; je contemple de plus sublimes monuments que ceux élevés par l'homme; je comprends mieux la Divinité que vos prêtres; je ne damne personne, je crois que l'homme rouge et l'homme blanc sont égaux devant Dieu. Je suis plus heureux, plus opulent, plus riche que vous tous; j'ai moins de besoins, de soucis et de maladies. Je trouve moins d'ennemis que de frères parmi les sauvages, et ceux qui vous environnent de piéges et de surprises ne font, qu'exercer contre vous, qui les avez traqués et sacrifiés comme un bétail, de justes représailles.»