FENIMORE COOPER
On a souvent comparé Cooper à Walter Scott. C'est un grand honneur dont Cooper n'est pas indigne; mais on a prétendu que Cooper était un habile et heureux imitateur de ce grand maître: tel n'est pas notre sentiment.
Cooper a pu et a dû être influencé par la forme, par le procédé de Scott. Quel modèle plus accompli pouvait-il se proposer? Une manière, quand elle est bonne, tombe aussitôt dans le domaine public; mais la manière n'est qu'un vêtement de l'idée, et on n'imite personne en s'habillant à la mode du temps où l'on vit. L'originalité de la personne n'est pas étouffée sous un habit commode et bien fait; elle s'y meut, au contraire, plus à l'aise.
Scott restera toujours en première ligne pour avoir trouvé cette forme excellente, la seule qui convînt au genre de récits et de peintures qu'il se proposait de traiter. Je ne pense pas qu'il l'ait cherchée un seul instant; elle est venue d'elle-même, comme un corps en harmonie parfaite avec l'essence de son génie. En rêvant l'action simultanée et bien réelle d'un groupe assez étendu de personnages vrais, il a dû concevoir d'emblée la composition qui les met tous en lumière, et, comme on dit en peinture, à leur plan. En leur donnant plus que des traits et des costumes, c'est-à-dire en les douant chacun d'un caractère et d'un langage logiquement appropriés à son état et à son milieu, il a dû voir l'action de chacun se dérouler d'elle-même, pour concourir, sans hâte et sans langueur, à l'action générale du drame. Dans cette facilité de moyens, qui intéresse toujours sans jamais surprendre, il y a la plus grande habileté possible, celle qui ne se fait pas sentir au lecteur et qui n'a coûté aucun effort à l'auteur, tant elle a coulé de source, le flot limpide de l'exécution s'élançant sur un lit bien creusé d'avance dans le sol de la pensée vaste et solide.
Cooper a dû reconnaître que cet art de grouper, d'éloigner, de rapprocher et de réunir enfin ses incidents et ses personnages, était également le seul qui convînt à la nature de ces conceptions; car s'il n'y a pas d'imitation dans son fait, il y a, du moins, analogie et ressemblance dans son caractère de talent avec celui de Walter Scott. Nous constaterons tout à l'heure les modifications qui établissent son individualité quand même; voyons d'abord les points de concordance.
Comme le grand Scott, le pur et naïf Fenimore est homme de réflexion; en lui, comme en son maître, se résout le problème de l'inspiration dans la méditation et dans l'observation. Ce sont deux grands bourgeois poëtes, en ce sens qu'ils sont de chez eux avant tout. Ils n'ont pas de révoltes contre Dieu ou contre la société; pas d'excentricités, pas de délires sacrés comme Shakspeare ou Byron. Ils n'aspirent pas si haut. Ils ont la flamme douce et le génie modeste. Ils se font conteurs et romanciers sans monter au-dessus ni descendre au-dessous de leur tâche. Ils la prennent trop au sérieux pour ne pas l'ennoblir. Ils sont de même race, ils sont presque frères, en ce sens que la base de leur puissance est cette sagesse, cette persistance, cette apparente bonhomie qui caractérisent les sociétés industrielles et les éducations positives.
Et pourtant ils sont poëtes; et, tout au beau milieu de leur tranquille peinture de moeurs, ils seront emportés par un idéal de liberté individuelle qui sera le point lumineux de leur oeuvre, comme dans ces tableaux d'intérieurs flamands, où tout semble vouloir exprimer la triviale réalité de la vie, un rayon de soleil chaud vient idéaliser les plus vulgaires figures, les plus puérils détails de la scène domestique.
C'est donc, comme chez les Flamands, par la couleur que s'illuminent les paisibles compositions des deux romanciers du Nord. Dans le détail, rien ne semble livré à la fantaisie. Pourtant la fantaisie, qui est l'idéal de l'artiste et son soleil intérieur, vient toujours lancer son flot de lumière sur leurs toiles. Chez Walter Scott, c'est le bohémien rebelle au convenu de la vie sociale, c'est le superstitieux Écossais doué de seconde vue, c'est la dame blanche des vieilles chroniques, qui viennent ébranler l'imagination, troubler la vie positive, préparer le drame par la terreur ou la tristesse, et faire une grande trouée de lumière fantastique vers les régions du rêve. Mais c'est surtout la gipsy devineresse qui se dessine comme un fantôme, qui se dresse comme un monument, dans le paysage de l'Écossais Scott. Elle proteste contre la loi aveugle, contre la justice étroite, contre la propriété égoïste. Elle subit le malheur avec une sombre énergie, et maudit la destinée avec une sauvage éloquence. Fille errante et misérable du réprouvé Satan, elle est pourtant le bon génie de la bonne famille, et il semble qu'entre cette société rigide, qui la repousse, et la Providence, qu'elle désarme, elle ait le grand rôle et montre la grande figure du drame.
Chez Cooper, le rêve se personnifie également dans une figure plus grande que nature; mais c'est précisément dans cette analogie avec le procédé de Walter Scott que je suis frappé de l'individualité bien tranchée de Cooper. Cette figure de prédilection qui, dans ses romans, s'appelle d'abord l'Espion, et puis le Bravo, et enfin le Chasseur des Prairies, est la révélation complète de la véritable pensée, du constant idéal qui, sans le dominer, le pénètre. Là est la supériorité de l'individu sur la société de son temps, et peut-être sur Scott lui-même en tant que poëte, bien qu'en tant qu'artiste habile et magistral Scott conserve le premier rang.
Ce type généreux, naïf et idéaliste de l'aventurier des déserts, de ce Nathaniel Bumpo, qui se révèle tour à tour sous les noms d'Éclaireur, de Guide, de Chercheur de sentiers, de Tueur de daims, d'Oeil-de-Faucon, de Longue-Carabine, de Bas-de-Cuir, est une création qui élève Cooper au-dessus de lui-même. Dès que sa pensée a rencontré cet être en dehors du convenu, elle s'y attache et ne le quitte plus qu'à regret. Dès lors, ce que la description des solitudes du Nouveau-Monde nous avait fait entrevoir comme un dessin bien tracé, mais assez froid, se remplit de couleur, de chaleur et de vie, à travers les impressions du contemplateur solitaire. C'est lui qui, sans rien décrire, peint réellement la sublimité de la nature: c'est lui dont l'extase tranquille nous saisit doucement et se communique à nous pour nous montrer, comme dans un miroir magique, les scènes grandioses que reflète son oeil ravi. Et ce n'est pas par un grand prestige de talent que cette figure ressort du cadre avec tant de charme et de puissance: le talent de Cooper est simple, et, comme nous disons, bonhomme. Ses naïvetés sont parfois bien près de dépasser la mesure: sa manière ne lui appartient pas, il l'a trouvée toute faite et s'en est servi avec moins d'ampleur et de fermeté que son maître; mais c'est par le sentiment qu'il arrive à l'égaler, tellement quelquefois, qu'on n'est pas bien sûr que (de ce côté-là seulement) il ne le dépasse pas quelque peu.