HENRI. Que dis-tu là? Tu as donc toujours aimé Louise?
CADIO. À présent, je peux l'avouer: je l'ai aimée comme je l'ai haïe, passionnément! sans aucun espoir, et rempli de dégoût pour le choix qu'elle avait fait, je me suis obstiné à être un homme plus fort, plus brave, plus chaste que celui qu'elle me préférait. Ah! l'effroyable travail auquel je me suis condamné pour plier ma nature contemplative à ces habitudes d'énergie et de stoïcisme! J'ai failli en devenir fou!.. Et, quand, après avoir vaincu tous mes instincts, j'avais réussi à me rendre terrible au lieu de tendre que j'étais, je me retrouvais toujours en face de l'impossible! «Elle ne saura pas tes souffrances, elle n'assistera pas à tes combats, tu n'auras jamais un nom qui remplisse une page de l'histoire, et dont l'éclat efface celui que ton rival a reçu de ses pères. Elle ne rougira pas de t'avoir méconnu, elle ne se doutera pas que tu es supérieur à son idole!» Voilà ce que je me disais, Henri! Ah! pourquoi as-tu mis dans mon coeur cette soif de devenir un homme? Je ne pouvais pas aspirer à demi, moi qui dès l'enfance m'étais paresseusement abandonné à la facile douceur de ne rien être! J'étais heureux comme l'oiseau des bois et comme la fleur des bruyères! Tu m'as fait croire que la race humaine était plus noble, plus digne du regard de Dieu; hélas! j'ai foulé aux pieds la musette du bohémien, et j'ai pris le sabre qui donne l'envie de tuer, le cheval dont la course enivre! J'ai respiré l'odeur de la poudre, et je me suis cru bien grand! Pauvre fou! j'oubliais que l'homme développe en lui, avec la fièvre de la lutte, la fièvre de l'amour, et que plus il fait bon marché de sa vie, plus il est avide d'un jour où sa vie se complète par le bonheur. Ah! mes amis, n'admirez pas votre ouvrage, vous avez fait un malheureux!
MARIE, (lui prenant la main.) Si Louise avait quitté brusquement Saint-Gueltas pour venir avec toi, est-ce que tu l'aurais estimée?
CADIO. Il y a eu un jour où, dans l'horreur du carnage, elle m'a mis une arme dans la main en me disant: «Garde-moi, venge-moi!» Elle ne savait ce qu'elle faisait, elle l'a oublié peut-être! Moi, je m'en souviens, car, ce jour-là, j'étais passé dieu, j'étais invulnérable! Une seule petite blessure a fait couler mon sang, elle l'a essuyé, elle pleurait. Moi, j'étais heureux, j'étais fou! J'aurais dû mourir ce jour-là.
HENRI. Et, aujourd'hui, tu crois que sa reconnaissance est moindre, son amitié moins sincère?
CADIO. Aujourd'hui, elle aime Saint-Gueltas mort, comme elle l'a aimé vivant. Le destin qui me poursuit a donné une belle mort à ce maudit, et à moi l'affront de la lui laisser conquérir, sous peine d'être lâche en tuant de ma main un rival sans défense. Louise s'est flattée de m'avoir désarmé en me promettant... Ah! dites-lui bien que ce n'est pas pour elle, que c'est pour moi-même que je me suis abstenu de le frapper! Dites-lui que sa promesse était lâche et odieuse; elle a cru que je voulais d'elle autre chose que son amour! Elle m'a jugée d'après lui! Tenez! son âme est flétrie comme sa personne, comme sa vie, comme son honneur. Tout est usé en elle, la joie d'être mère et la douleur de l'avoir été. Son coeur est glacé, les baisers d'un débauché ont souillé ses lèvres... Il ne reste plus d'elle que la brigande ennemie de son pays et alliée des traîtres. Ses voeux sont pour l'Angleterre, le Dieu qu'elle prie est le même fétiche que les moines voulaient me faire adorer ici; c'est le roi du ciel qui gouverne le monde à la façon des rois de la terre, en consacrant l'esclavage! Elle méprise le peuple dont elle s'est servie pour nous faire la guerre et dont elle rougirait d'accepter l'alliance... Elle est vaine, elle est folle, elle est aveugle,... et je l'aimais, moi qui aurais dû la trouver indigne d'être la compagne d'un soldat de la République!
LOUISE, (paraissant.) J'en suis indigne, Cadio, c'est vrai! Considérez-moi comme morte et pardonnez-moi. Un éternel repentir expiera mon égarement.
CADIO. Que je vous pardonne! Est-ce que vous l'accepteriez, mon pardon?
LOUISE. Puisque je vous le demande...
CADIO. Ah! vous n'accepteriez pas celui de l'amour...: