HENRI. C'est possible, c'est prévu!

LE CAPITAINE. Avez-vous prévu la malédiction de votre famille, l'indignation de votre caste... et celle d'une personne... Vous étiez fiancé, m'avez-vous dit, à une parente...

HENRI. Ne parlons pas de ça, mon capitaine; ce serait le côté faible de la place. J'avais pour la petite cousine une amitié... c'était peut-être déjà de l'amour; mais elle n'en pouvait avoir pour moi: c'était une enfant, et Dieu sait que, depuis l'insurrection elle, doit me mépriser de tout son coeur!

LE CAPITAINE. Elle vous pardonnerait si... Voyons! admettons toutes les probabilités: que diriez-vous si j'avais sur moi, en ce moment, l'ordre de brûler le château de Sauvières?

HENRI, (se levant.) Cet ordre... l'avez-vous, capitaine? Oui, je le vois! vous l'avez.

LE CAPITAINE. Et vous devez commander l'exécution du mandat. On le veut ainsi.

HENRI. Diable! c'est dur.

LE CAPITAINE. Et cruel! j'en suis révolté. Écoutez, Henri, écoutez-moi bien. Je crois être un brave soldat et un honnête homme. Vous m'avez vu souriant en face de la mort. Eh bien, il y a un courage que je n'ai pas, c'est celui de faire des choses atroces. On l'exige de moi,--je suis résolu à désobéir.

HENRI. Vous?

LE CAPITAINE. Oui, car j'ai l'ordre aussi de brûler les chaumières et les forêts, de détruire les récoltes, de dévaster les champs, d'affamer le pays, de réduire les habitants au désespoir, et cela, dans tout le pays insurgé, sans pitié pour les enfants, les vieillards et les femmes.--Oui, c'est ainsi! On nous donne des généraux ineptes qui n'ont jamais vu le feu. Le civil s'arroge le droit de contrôler le civisme du militaire. Un démagogue ceint d'une écharpe renverse les plans d'un officier expérimenté. Le premier venu parmi ces brutes féroces a le pouvoir de mener de braves soldats à la boucherie, et, faisant le vil métier d'espion, il dénonce comme traître quiconque ose le contredire. Votre nom vous rend suspect à un de ces lâches, et c'est lui qui, à Puy-la-Guerche, m'a donné l'ordre exécrable de vous amener ici.--Et nous nous soumettrions à de pareils ordres? nous, des soldats français, des hommes, des philosophes! Non, quant à moi, jamais! Le jour où un commissaire du gouvernement viendra me dire que je suis suspect d'indulgence, je briserai mon épée et lui en jetterai les morceaux à la figure! (Henri est absorbé, la tête dans ses mains. Un silence.)