«Le seigneur Corner, nommé à l'ambassade d'Autriche, attend l'ordre de son départ. Mais il est à peu près certain que cet ordre n'arrivera pas avant deux mois. La signora Corner, sa digne épouse et ma généreuse élève, veut m'emmener, à Vienne, où, selon elle, ma carrière doit prendre une face plus heureuse. Sans croire à un meilleur avenir, je cède à ses offres bienveillantes, avide que je suis de quitter l'ingrate Venise où je n'ai éprouvé que déceptions, affronts et revers de tous genres. Il me tarde de revoir la noble Allemagne, où j'ai connu des jours plus heureux et plus doux, et les amis vénérables que j'y ai laissés. Votre seigneurie sait bien qu'elle occupe une des premières places dans les souvenirs de ce vieux coeur froissé, mais non refroidi, qu'elle a rempli d'une éternelle affection et d'une profonde gratitude. C'est donc à vous, seigneur illustrissime, que je recommande et confie ma fille adoptive, vous demandant pour elle hospitalité, protection et bénédiction. Elle saura reconnaître vos bontés par son zèle à se rendre utile et agréable à la jeune baronne. Dans trois mois au plus j'irai la reprendre, et vous présenter à sa place une institutrice qui pourra contracter avec votre illustre famille de plus longs engagements.»
«En attendant ce jour fortuné où je presserai dans mes mains la main du meilleur des hommes, j'ose me dire, avec respect et fierté, le plus humble des serviteurs et le plus dévoué des amis de votre excellence chiarissima, stimatissima, illustrissima, etc.»
«NICOLAS PORPORA.
Maître de chapelle, compositeur et professeur de chant,
«Venise, le…., 17..»
Amélie sauta de joie en achevant cette lettre, tandis que le vieux comte répétait à plusieurs reprises avec attendrissement: «Digne Porpora, excellent ami, homme respectable!
—Certainement, certainement, dit la chanoinesse Wenceslawa, partagée entre la crainte de voir les habitudes de la famille dérangées par l'arrivée d'une étrangère, et le désir d'exercer noblement les devoirs de l'hospitalité: il faudra la bien recevoir, la bien traiter … Pourvu qu'elle ne s'ennuie pas ici!…
—Mais, mon oncle, où donc est ma future amie, ma précieuse maîtresse? s'écria la jeune baronne sans écouter les réflexions de sa tante. Sans doute elle va arriver bientôt en personne?… Je l'attends avec une impatience …»
Le comte Christian sonna. «Hanz, dit-il au vieux serviteur, par qui cette lettre vous a-t-elle été remise?
—Par une dame, monseigneur maître.
—Elle est déjà ici? s'écria Amélie. Où donc, où donc?
—Dans sa chaise de poste, à l'entrée du pont-levis.