—Et vous l'avez laissée se morfondre à la porte du château, au lieu de l'introduire tout de suite au salon?

—Oui, madame la baronne, j'ai pris la lettre; j'ai défendu au postillon de mettre le pied hors de l'étrier, ni de quitter ses rênes. J'ai fait relever le pont derrière moi, et j'ai remis la lettre à monseigneur maître.

—Mais c'est absurde, impardonnable, de faire attendre ainsi par le mauvais temps les hôtes qui nous arrivent! Ne dirait-on pas que nous sommes dans une forteresse, et que tous les gens qui en approchent sont des ennemis! Courez donc, Hanz!»

Hanz resta, immobile comme une statue. Ses yeux seuls exprimaient le regret de ne pouvoir obéir aux désirs de sa jeune maîtresse; mais un boulet de canon passant sur sa tête n'eût pas dérangé d'une ligne l'attitude impassible dans laquelle il attendait les ordres souverains de son vieux maître.

«Le fidèle Hanz ne connaît que son devoir et sa consigne, ma chère enfant, dit enfin le comte Christian avec une lenteur qui fit bouillir le sang de la baronne. Maintenant, Hanz, allez faire ouvrir la grille et baisser le pont. Que tout le monde aille avec des flambeaux recevoir la voyageuse; qu'elle soit ici la bienvenue!»

Hanz ne montra pas la moindre surprise d'avoir à introduire d'emblée une inconnue dans cette maison, où les parents les plus proches et les amis les plus sûrs n'étaient jamais admis sans précautions et sans lenteurs. La chanoinesse alla donner des ordres pour le souper de l'étrangère. Amélie voulut courir au pont-levis; mais son oncle, tenant à honneur d'aller lui-même à la rencontre de son hôtesse, lui offrit son bras; et force fut à l'impétueuse petite baronne de se traîner majestueusement jusqu'au péristyle, où déjà la chaise de poste venait de déposer sur les premières marches l'errante et fugitive Consuelo.

XXIV.

Depuis trois mois que la baronne Amélie s'était mis en tête d'avoir une compagne, pour l'instruire bien moins que pour dissiper l'ennui de son isolement, elle avait fait cent fois dans son imagination le portrait de sa future amie. Connaissant l'humeur chagrine du Porpora, elle avait craint qu'il ne lui envoyât une gouvernante austère et pédante. Aussi avait-elle écrit en cachette au professeur pour lui annoncer qu'elle ferait un très mauvais accueil à toute gouvernante âgée de plus de vingt-cinq ans, comme s'il n'eût pas suffi qu'elle exprimât son désir à de vieux parents dont elle était l'idole et la souveraine.

En lisant la réponse du Porpora, elle fut si transportée, qu'elle improvisa tout d'un trait dans sa tête une nouvelle image de la musicienne, fille adoptive du professeur, jeune, et Vénitienne surtout, c'est-à-dire, dans les idées d'Amélie, faite exprès pour elle, à sa guise et à sa ressemblance.

Elle fut donc un peu déconcertée lorsqu'au lieu de l'espiègle enfant couleur de rose qu'elle rêvait déjà, elle vit une jeune personne pâle, mélancolique et très interdite. Car au chagrin profond dont son pauvre coeur était accablé, et à la fatigue d'un long et rapide voyage, une impression pénible et presque mortelle était venue se joindre dans l'âme de Consuelo, au milieu de ces vastes forêts de sapins battues par l'orage, au sein de cette nuit lugubre traversée de livides éclairs, et surtout à l'aspect de ce sombre château, où les hurlements de la meute du baron et la lueur des torches que portaient les serviteurs répandaient quelque chose de vraiment sinistre. Quel contraste avec le firmamento lucido de Marcello, le silence harmonieux des nuits de Venise, la liberté confiante de sa vie passée au sein de l'amour et de la riante poésie! Lorsque la voiture eut franchi lentement le pont-levis qui résonna sourdement sous les pieds des chevaux, et que la herse retomba derrière elle avec un affreux grincement, il lui sembla qu'elle entrait dans l'enfer du Dante, et saisie de terreur, elle recommanda son âme à Dieu.