—En effet, ma soeur, dit le comte, je trouve que monsieur l'abbé parle fort sagement. N'a-t-il pas obtenu par ses soins et sa condescendance le résultat que nous avons tant désiré? N'a-t-il pas détourné les malheurs que nous redoutions? Albert s'annonçait comme un prodigue, un enthousiaste, un téméraire. Il nous revient tel qu'il doit être pour mériter l'estime, la confiance et la considération de ses semblables.

—Mais effacé comme un vieux livre, dit la chanoinesse, ou peut-être raidi contre toutes choses, et dédaigneux de tout ce qui ne répond pas à ses secrets instincts. Il ne semble point heureux de nous revoir, nous qui l'attendions avec tant d'impatience!

—Monsieur le comte était impatient lui-même de revenir, reprit l'abbé; je le voyais, bien qu'il ne le manifestât pas ouvertement. Il est si peu démonstratif! La nature l'a fait recueilli.

—La nature l'a fait démonstratif, au contraire, répliqua-t-elle vivement. Il était quelquefois violent, et quelquefois tendre à l'excès. Il me fâchait souvent, mais il se jetait dans mes bras, et j'étais désarmée.

«—Avec moi, dit l'abbé, il n'a jamais eu rien à réparer.

«—Croyez-moi, ma soeur, c'est beaucoup mieux ainsi, dit mon oncle….

«—Hélas! dit la chanoinesse, il aura donc toujours ce visage qui me consterne et me serre le coeur?

—C'est un visage noble et fier qui sied à un homme de son rang, répondit l'abbé.

«—C'est un visage de pierre! s'écria la chanoinesse. Il me semble que je vois ma mère, non pas telle que je l'ai connue, sensible et bienveillante, mais telle qu'elle est peinte, immobile et glacée dans son cadre de bois de chêne.

«—Je répète à votre seigneurie, dit l'abbé, que c'est l'expression habituelle du comte Albert depuis huit années.