—Là-bas dans ce petit carton, répondit Consuelo en allant le chercher, et en montrant à la baronne une petite robe de soie noire qui y était soigneusement et fraîchement pliée.

—Est-ce là tout? dit Amélie.

—C'est là tout, dit Consuelo, avec ma robe de voyage. Dans quelques jours d'ici, je me ferai une seconde robe noire, toute pareille à l'autre, pour changer.

—Ah! ma chère enfant, vous êtes donc en deuil?

—Peut-être, signora, répondit gravement Consuelo.

—En ce cas, pardonnez-moi. J'aurais dû comprendre à vos manières que vous aviez quelque chagrin dans le coeur, et je vous aime autant ainsi. Nous sympathiserons encore plus vite; car moi aussi j'ai bien des sujets de tristesse, et je pourrais déjà porter le deuil de l'époux qu'on m'avait destiné. Ah! ma chère Nina, ne vous effarouchez pas de ma gaieté; c'est souvent un effort pour cacher des peines profondes.»

Elles s'embrassèrent, et descendirent au salon où on les attendait.

Consuelo vit, dès le premier coup d'oeil, que sa modeste robe noire, et son fichu blanc fermé jusqu'au menton par une épingle de jais, donnaient d'elle à la chanoinesse une opinion très-favorable. Le vieux Christian fut un peu moins embarrassé et tout aussi affable envers elle que la veille. Le baron Frédérick, qui, par courtoisie, s'était abstenu d'aller à la chasse ce jour-là, ne sut pas trouver un mot à lui dire, quoiqu'il eût préparé mille gracieusetés pour les soins qu'elle venait rendre à sa fille. Mais il s'assit à table à côté d'elle, et s'empressa de la servir, avec une importunité si naïve et si minutieuse, qu'il n'eut pas le temps de satisfaire son propre appétit. Le chapelain lui demanda dans quel ordre le patriarche faisait la procession à Venise, et l'interrogea sur le luxe et les ornements des églises. Il vit à ses réponses qu'elle les avait beaucoup fréquentées; et quand il sut qu'elle avait appris à chanter au service divin, il eut pour elle une grande considération.

Quant au comte Albert, Consuelo avait à peine osé lever les yeux sur lui, précisément parce qu'il était le seul qui lui inspirât un vif sentiment de curiosité. Elle ne savait pas quel accueil il lui avait fait. Seulement elle l'avait regardé dans une glace en traversant le salon, et l'avait vu habillé avec une sorte de recherche, quoique toujours en noir. C'était bien la tournure d'un grand seigneur; mais sa barbe et ses cheveux dénoués, avec son teint sombre et jaunâtre, lui donnaient la tête pensive et négligée d'un beau pêcheur de l'Adriatique, sur les épaules d'un noble personnage.

Cependant la sonorité de sa voix, qui flattait les oreilles musicales de Consuelo, enhardit peu à peu cette dernière à le regarder. Elle fut surprise de lui trouver l'air et les manières d'un homme très-sensé. Il parlait peu, mais judicieusement; et lorsqu'elle se leva de table, il lui offrit la main, sans la regarder il est vrai (il ne lui avait pas fait cet honneur depuis la veille), mais avec beaucoup d'aisance et de politesse. Elle trembla de tous ses membres en mettant sa main dans celle de ce héros fantastique des récits et des rêves de la nuit précédente; elle s'attendait à la trouver froide comme celle d'un cadavre. Mais elle était douce et tiède comme la main d'un homme soigneux et bien portant. A vrai dire, Consuelo ne put guère constater ce fait. Son émotion intérieure lui donnait une sorte de vertige; et le regard d'Amélie, qui suivait tous ses mouvements, eût achevé de la déconcerter, si elle ne se fût armée de toute la force dont elle sentait avoir besoin pour conserver sa dignité vis-à-vis de cette malicieuse jeune fille. Elle rendit au comte Albert le profond salut qu'il lui fit en la conduisant auprès d'un siége; et pas un mot, pas un regard ne fut échangé entre eux.