—C'est que je ne puis m'ôter de l'esprit qu'il y a quelque chose de volontaire dans la folie de ce pauvre homme. Il est certain qu'il a beaucoup de force dans le caractère, et que, dans mille occasions, il a beaucoup d'empire sur lui-même. Il sait retarder à son gré l'invasion de ses crises. Je l'ai vu les maîtriser avec puissance quand on semblait disposé à ne pas les prendre au sérieux. Au contraire, quand il nous voit disposés à la crédulité et à la peur, il a l'air de vouloir faire de l'effet sur nous par ses extravagances, et il abuse de la faiblesse qu'on a pour lui. Voilà pourquoi je lui en veux, et demande souvent à son patron Belzébuth de venir le chercher une bonne fois pour nous en débarrasser.

—Voilà des plaisanteries bien cruelles, dit Consuelo, à propos d'un homme si malheureux, et dont la maladie mentale me semble plus poétique et plus merveilleuse que repoussante.

—A votre aise, chère Porporina! reprit Amélie. Admirez tant que vous voudrez ces sorcelleries, si vous pouvez y croire. Mais je fais devant ces choses-là comme notre chapelain, qui recommande son âme à Dieu et s'abstient de comprendre; je me réfugie dans le sein de la raison, et je me dispense d'expliquer ce qui doit avoir une interprétation tout à fait naturelle, ignorée de nous jusqu'à présent. La seule chose certaine dans cette malheureuse destinée de mon cousin, c'est que sa raison, à lui, a complètement plié bagage, que l'imagination a déplié dans sa cervelle des ailes si larges que la boîte se brise. Et puisqu'il faut parler net, et dire le mot que mon pauvre oncle Christian a été forcé d'articuler en pleurant aux genoux de l'impératrice Marie-Thérèse, laquelle ne se paie pas de demi-réponses et de demi-affirmations, en trois lettres, Albert de Rudolstadt est fou; aliéné, si vous trouvez l'épithète plus décente.»

Consuelo ne répondit que par un profond soupir. Amélie lui semblait en cet instant une personne haïssable et un coeur de fer. Elle s'efforça de l'excuser à ses propres yeux, en se représentant tout ce qu'elle devait avoir souffert depuis dix-huit mois d'une vie si triste et remplie d'émotions si multipliées. Puis, en faisant un retour sur son propre malheur: Ah! que ne puis-je mettre les fautes d'Anzoleto sur le compte de la folie! pensa-t-elle. S'il fût tombé dans le délire au milieu des enivrements et des déceptions de son début, je sens, moi, que je ne l'en aurais pas moins aimé; et je ne demanderais qu'à le savoir infidèle et ingrat par démence, pour l'adorer comme auparavant et pour voler à son secours.

Quelques jours se passèrent sans qu'Albert donnât par ses manières ou ses discours la moindre confirmation aux affirmations de sa cousine sur le dérangement de son esprit. Mais, un beau jour, le chapelain l'ayant contrarié sans le vouloir, il commença à dire des choses très-incohérentes; et comme s'il s'en fût aperçu lui-même, il sortit brusquement du salon et courut s'enfermer dans sa chambre. On pensait qu'il y resterait longtemps; mais, une heure après, il rentra, pâle et languissant, se traîna de chaise en chaise, tourna autour de Consuelo sans paraître faire plus d'attention à elle que les autres jours, et finit par se réfugier dans l'embrasure profonde d'une fenêtre, où il appuya sa tête sur ses mains et resta complètement immobile.

C'était l'heure de la leçon de musique d'Amélie, et elle désirait la prendre; afin, disait-elle tout bas à Consuelo, de chasser cette sinistre figure qui lui ôtait toute sa gaieté et répandait dans l'air une odeur sépulcrale.

«Je crois, lui répondit Consuelo, que nous ferions mieux de monter dans votre chambre; votre épinette suffira bien pour accompagner. S'il est vrai que le comte Albert n'aime pas la musique, pourquoi augmenter ses souffrances, et par suite celle de ses parents?»

Amélie se rendit à la dernière considération, et elles montèrent ensemble à leur appartement, dont elles laissèrent la porte ouverte parce qu'elles y trouvèrent un peu de fumée. Amélie voulut faire à sa tête, comme à l'ordinaire, en chantant des cavatines à grand effet; mais Consuelo, qui commençait à se montrer sévère, lui fit essayer des motifs fort simples et fort sérieux extraits des chants religieux de Palestrina. La jeune baronne bâilla, s'impatienta, et déclara cette musique barbare et soporifique.

«C'est que vous ne la comprenez pas, dit Consuelo. Laissez-moi vous en faire entendre quelques phrases pour vous montrer qu'elle est admirablement écrite pour la voix, outre qu'elle est sublime de pensées et d'intentions.

Elle s'assit à l'épinette, et commença à se faire entendre. C'était la première fois qu'elle éveillait autour d'elle les échos du vieux château; et la sonorité de ces hautes et froides murailles lui causa un plaisir auquel elle s'abandonna. Sa voix, muette depuis longtemps, depuis le dernier soir qu'elle avait chanté à San-Samuel et qu'elle s'y était évanouie brisée de fatigue et de douleur, au lieu de souffrir de tant de souffrances et d'agitations, était plus belle, plus prodigieuse, plus pénétrante que jamais. Amélie en fut à la fois ravie et consternée. Elle comprenait enfin qu'elle ne savait rien; et peut-être qu'elle ne pourrait jamais rien apprendre, lorsque la figure pâle et pensive d'Albert se montra tout à coup en face des deux jeunes filles, au milieu de la chambre, et resta immobile et singulièrement attendrie jusqu'à la fin du morceau. C'est alors seulement que Consuelo l'aperçut, et en fut un peu effrayée. Mais Albert, pliant les deux genoux et levant vers elle ses grands yeux noirs ruisselants de larmes, s'écria en espagnol sans le moindre accent germanique: