—Et pourquoi cela?

—Parce que mon père ne conserverait pas la fatale idée de m'enrichir en me faisant épouser ce démoniaque. Car il faut que vous le sachiez, ma chère Porporina, ajouta Amélie avec une intention malicieuse, ma famille n'a point renoncé à cet agréable dessein. Ces jours derniers, lorsque la raison de mon cousin brilla comme un rayon fugitif du soleil entre les nuages, mon père revint à l'assaut avec plus de fermeté que je ne le croyais capable d'en montrer avec moi. Nous eûmes une querelle assez vive, dont le résultat parait être qu'on essaiera de vaincre ma résistance par l'ennui de la séquestration, comme une citadelle qu'on veut prendre par la famine. Ainsi donc, si je faiblis, si je succombe, il faudra que j'épouse Albert malgré lui, malgré moi, et malgré une troisième personne qui fait semblant de ne pas s'en soucier le moins du monde.

—Nous y voila! répondit Consuelo en riant: j'attendais cette épigramme, et vous ne m'avez accordé l'honneur de causer avec vous ce matin que pour y arriver. Je la reçois avec plaisir, parce que je vois dans cette petite comédie de jalousie un reste d'affection pour le comte Albert plus vive que vous ne voulez l'avouer.

—Nina! s'écria la jeune baronne avec énergie, si vous croyez voir cela, vous avez peu de pénétration, et si vous le voyez avec plaisir, vous avez peu d'affection pour moi. Je suis violente, orgueilleuse peut-être, mais non dissimulée. Je vous l'ai dit: la préférence qu'Albert vous accorde m'irrite contre lui, non contre vous. Elle blesse mon amour-propre, mais elle flatte mon espérance et mon penchant. Elle me fait désirer qu'il fasse pour vous quelque bonne folie qui me débarrasse de tout ménagement envers lui, en justifiant cette aversion que j'ai longtemps combattue, et qu'il m'inspire enfin sans mélange de pitié ni d'amour.

—Dieu veuille, répondit Consuelo avec douceur, que ceci soit le langage de la passion, et non celui de la vérité! car ce serait une vérité bien dure dans la bouche d'une personne bien cruelle!

L'aigreur et l'emportement qu'Amélie laissa percer dans cet entretien firent peu d'impression sur l'âme généreuse de Consuelo. Elle ne songeait plus, quelques instants après, qu'à son entreprise; et ce rêve qu'elle caressait, de ramener Albert à sa famille, jetait une sorte de joie naïve sur la monotonie de ses occupations. Il lui fallait bien cela pour échapper à l'ennui qui la menaçait, et qui, étant la maladie la plus contraire et la plus inconnue jusqu'alors à sa nature active et laborieuse, lui fût devenu mortel. En effet, lorsqu'elle avait donné à son élève indocile et inattentive une longue et fastidieuse leçon, il ne lui restait plus qu'à exercer sa voix et à étudier ses vieux auteurs. Mais cette consolation, qui ne lui avait jamais manqué, lui était opiniâtrement disputée. Amélie, avec son oisiveté inquiète, venait à chaque instant la troubler et l'interrompre par de puériles questions ou des observations hors de propos. Le reste de la famille était affreusement morne. Déjà cinq mortels jours s'étaient écoulés sans que le jeune comte reparût, et chaque journée de cette absence ajoutait à l'abattement et à la consternation des précédentes.

Dans l'après-midi, Consuelo, errant dans les jardins avec Amélie, vit Zdenko sur le revers du fossé qui les séparait de la campagne. Il paraissait occupé à parler tout seul, et, à son ton, on eût dit qu'il se racontait une histoire. Consuelo arrêta sa compagne, et la pria de lui traduire ce que disait l'étrange personnage.

«Comment voulez-vous que je vous traduise des rêveries sans suite et sans signification? dit Amélie en haussant les épaules. Voici ce qu'il vient de marmotter, si vous tenez à le savoir:

«II y avait une fois une grande montagne toute blanche, toute blanche, et à côté une grande montagne toute noire, toute noire, et à côté une grande montagne toute rouge, toute rouge …»

«Cela vous intéresse-t-il beaucoup?