Anzoleto était indigné. Il se leva pour sortir. Mais qu'allait-il faire? allumer de plus en plus la haine de cette femme, qu'il était venu calmer. Il resta indécis, horriblement humilié et malheureux du rôle qu'il s'était imposé.
La Corilla brûlait d'envie de le rendre infidèle; non qu'elle l'aimât, mais parce que c'était une manière de se venger de cette Consuelo qu'elle n'était pas certaine d'avoir outragée, avec justice.
«Tu vois bien, lui dit-elle en l'enchaînant au seuil de son boudoir, par un regard pénétrant, que j'ai raison de me méfier de toi: car en ce moment tu trompes quelqu'un ici. Est-ce elle ou moi?
—Ni l'une ni l'autre, s'écria-t-il en cherchant à se justifier à ses propres yeux; je ne suis point son amant, je ne le fus jamais. Je n'ai pas d'amour pour elle; car je ne suis pas jaloux du comte.
—En voici bien d'une autre! Ah! tu es jaloux au point de le nier, et tu viens ici pour te guérir ou te distraire? grand merci!
—Je ne suis point jaloux, je vous le répète; et pour vous prouver que ce n'est pas le dépit qui me fait parler, je vous dis que le comte n'est pas plus son amant que moi; qu'elle est honnête comme un enfant qu'elle est, et que le seul coupable envers vous, c'est le comte Zustiniani.
—Ainsi, je puis faire siffler la zingarella sans t'affliger? Tu seras dans ma loge et tu la siffleras, et en sortant de là tu seras mon unique amant. Accepte vite, ou je me rétracte.
—Hélas, madame, vous voulez donc m'empêcher de débuter? car vous savez bien que je dois débuter en même temps que la Consuelo? Si vous la faites siffler, moi qui chanterai avec elle, je tomberai donc, victime de votre courroux? Et qu'ai-je fait, malheureux que je suis, pour vous déplaire? Hélas! j'ai fait un rêve délicieux et funeste! je me suis imaginé tout un soir que vous preniez quelque intérêt à moi, et que je grandirais sous votre protection. Et voilà que je suis l'objet de votre mépris et de votre haine, moi qui vous ai aimée et respectée au point de vous fuir! Eh bien, madame, contentez votre aversion. Faites-moi tomber, perdez-moi, fermez-moi la carrière. Pourvu qu'ici en secret vous me disiez que je ne vous suis point odieux, j'accepterai les marques publiques de votre courroux.
—Serpent que tu es, s'écria la Corilla, où as-tu sucé le poison de la flatterie que ta langue et tes yeux distillent? Je donnerais beaucoup pour te connaître et te comprendre; mais je te crains, car tu es le plus aimable des amants ou le plus dangereux des ennemis.
—Moi, votre ennemi! Et comment oserais-je jamais me poser ainsi, quand même je ne serais pas subjugué par vos charmes? Est-ce que vous avez des ennemis, divine Corilla? Est-ce que vous pouvez en avoir à Venise, où l'on vous connaît et où vous avez toujours régné sans partage? Une querelle d'amour jette le comte dans un dépit douloureux. Il veut vous éloigner, il veut cesser de souffrir. Il rencontre sur son chemin une petite fille qui semble montrer quelques moyens et qui ne demande pas mieux que de débuter. Est-ce un crime de la part d'une pauvre enfant qui n'entend prononcer votre nom illustre qu'avec terreur, et qui ne le prononce elle-même qu'avec respect? Vous attribuez à cette pauvrette des prétentions insolentes qu'elle ne saurait avoir. Les efforts du comte pour la faire goûter à ses amis, l'obligeance de ces mêmes amis qui vont exagérant son mérite, l'amertume des vôtres qui répandent des calomnies pour vous aigrir et vous affliger, tandis qu'ils devraient rendre le calme à votre belle âme en vous montrant votre gloire inattaquable et votre rivale tremblante; voilà les causes de ces préventions que je découvre en vous, et dont je suis si étonné, si stupéfait, que je sais à peine comment m'y prendre pour les combattre.