—Oh! rien ne te servira de la chercher à Venise, dit la Corilla avec un rire méchant et un regard de triomphe. Elle s'est embarquée pour Palestrine au jour naissant; elle est déjà loin en terre ferme. Zustiniani, qui se croyait aimé et qui était joué, est furieux; il est au lit avec la fièvre. Mais il m'a dépêché tout à l'heure le Porpora, pour me prier de chanter ce soir; et Stefanini, qui est très-fatigué du théâtre et très impatient d'aller jouir dans son château des douceurs de la retraite, est fort désireux de te voir reprendre tes débuts. Ainsi songe à reparaître demain dans, Ipermnestre. Moi, je vais à la répétition: on m'attend. Tu peux, si tu ne me crois pas, aller faire un tour dans la ville, tu te convaincras de la vérité.

—Ah! furie! s'écria Anzoleto, tu l'emportes! mais tu m'arraches la vie.»

Et il tomba évanoui sur le tapis de Perse de la courtisane.

XXI.

Le plus embarrassé de son rôle, lors de la fuite de Consuelo, ce fut le comte Zustiniani. Après avoir laissé dire et donné à penser à tout Venise que la merveilleuse débutante était sa maîtresse, comment expliquer d'une manière flatteuse pour son amour-propre qu'au premier mot de déclaration elle s'était soustraite brusquement et mystérieusement à ses désirs et à ses espérances? Plusieurs personnes pensèrent que, jaloux de son trésor, il l'avait cachée dans une de ses maisons de campagne. Mais lorsqu'on entendit le Porpora dire avec cette austérité de franchise qui ne s'était jamais démentie, le parti qu'avait pris son élève d'aller l'attendre en Allemagne, il n'y eut plus qu'à chercher les motifs de cette étrange résolution. Le comte affecta bien, pour donner le change, de ne montrer ni dépit ni surprise; mais son chagrin perça malgré lui, et on cessa de lui attribuer cette bonne fortune dont on l'avait tant félicité. La majeure partie de la vérité devint claire pour tout le monde; savoir: l'infidélité d'Anzoleto, la rivalité de Corilla, et le désespoir de la pauvre Espagnole, qu'on se prit à plaindre et à regretter vivement.

Le premier mouvement d'Anzoleto avait été de courir chez le Porpora; mais celui-ci l'avait repoussé sévèrement:

«Cesse de m'interroger, jeune ambitieux sans coeur et sans-foi, lui avait répondu le maître indigné; tu ne méritas jamais l'affection de cette noble fille, et tu ne sauras jamais de moi ce qu'elle est devenue. Je mettrai tous mes soins à ce que tu ne retrouves pas sa trace, et j'espère que si le hasard te la fait rencontrer un jour, ton image sera effacée de son coeur et de sa mémoire autant que je le désire et que j'y travaille.»

De chez le Porpora, Anzoleto s'était rendu à la Corte-Minelli. Il avait trouvé la chambre de Consuelo déjà livrée à un nouvel occupant et tout encombrée des matériaux de son travail. C'était un ouvrier en verroterie, installé depuis longtemps dans la maison, et qui transportait là son atelier avec beaucoup de gaieté.

«Ah!'ah! c'est toi mon garçon, dit-il au jeune ténor. Tu viens me voir dans mon nouveau logement? J'y serai fort bien, et ma femme est toute joyeuse d'avoir de quoi loger tous ses enfants en bas. Que cherches-tu? Consuelina aurait-elle oublié quelque chose ici? Cherche, mon enfant; regarde. Cela ne me fâche point.

—Où a-t-on mis ses meubles? dit Anzoleto tout troublé, et déchiré au fond du coeur de ne plus retrouver aucun vestige de Consuelo, dans ce lieu consacré aux plus pures jouissances de toute sa vie passée.