—La fille de votre mère la Zingara va donc faire la grande dame dans la villa de Zustiniani, aux bords de la Brenta? Ce sera une belle existence, et je m'en réjouis!

—O ma mère!» dit Consuelo en se retournant vers son lit, et en s'y jetant à genoux, la face enfoncée dans la couverture qui avait servi de linceul à la zingara.

Anzoleto fut effrayé et pénétré de ce mouvement énergique et de ces sanglots terribles qu'il entendait gronder dans la poitrine de Consuelo. Le remords frappa un grand coup dans la sienne, et il s'approcha pour prendre son amie dans ses bras et la relever. Mais elle se releva d'elle-même, et le repoussant avec une force sauvage, elle le jeta à la porte en lui criant: «Hors de chez moi, hors de mon coeur, hors de mon souvenir! A tout jamais, adieu! adieu!»

Anzoleto était venu la trouver avec une pensée d'égoïsme atroce, et c'était pourtant la meilleure pensée qu'il eût pu concevoir. Il ne s'était pas senti la force de s'éloigner d'elle, et il avait trouvé un terme moyen pour tout concilier: c'était de lui dire qu'elle était menacée dans son honneur par les projets amoureux de Zustiniani, et de l'éloigner ainsi du théâtre. Il y avait, dans cette résolution, un hommage rendu à la pureté et à la fierté de Consuelo. Il la savait incapable de transiger avec une position équivoque, et d'accepter une protection qui la ferait rougir. Il y avait encore dans son âme coupable et corrompue une foi inébranlable dans l'innocence de cette jeune fille, qu'il comptait retrouver aussi chaste, aussi fidèle; aussi dévouée qu'il l'avait laissée quelques jours auparavant. Mais comment concilier cette religion envers elle, avec le dessein arrêté de la tromper et de rester son fiancé, son ami, sans rompre avec la Corilla? Il voulait faire rentrer cette dernière avec lui au théâtre, et ne pouvait songer à s'en détacher dans un moment où son succès allait dépendre d'elle entièrement. Ce plan audacieux et lâche était cependant formulé dans sa pensée, et il traitait Consuelo comme ces madones dont les femmes italiennes implorent la protection à l'heure du repentir, et dont elles voilent la face à l'heure du péché.

Quand il la vit si brillante et si folle en apparence au théâtre, dans son rôle bouffe, il commença à craindre d'avoir perdu trop de temps à mûrir son projet. Quand il la vit rentrer dans la gondole du comte, et approcher avec un éclat de rire convulsif, ne comprenant pas la détresse de cette âme en délire, il pensa qu'il venait trop tard, et le dépit s'empara de lui. Mais quand il la vit se relever de ses insultes et le chasser avec mépris, le respect lui revint avec la crainte, et il erra longtemps dans l'escalier et sur la rive attendant qu'elle le rappelât. Il se hasarda même à frapper et à implorer son pardon à travers la porte. Mais un profond silence régna dans cette chambre, dont il ne devait plus jamais repasser le seuil avec Consuelo. Il se retira confus et dépité, se promettant de revenir le lendemain et se flattant d'être plus heureux. «Après tout, se disait-il, mon projet va réussir; elle sait l'amour du comte; la besogne est à moitié faite.»

Accablé de fatigue, il dormit longtemps; et dans l'après-midi il se rendit chez la Corilla.

«Grande nouvelle! s'écria-t-elle en lui tendant les bras: la Consuelo est partie!

—Partie! et avec qui, grand Dieu! et pour quel pays?

—Pour Vienne, où le Porpora l'envoie, en attendant qu'il s'y rende lui-même. Elle nous a tous trompés, cette petite masque. Elle était engagée pour le théâtre de l'empereur, où le Porpora va faire représenter son nouvel opéra.

—Partie! partie sans me dire un mot! s'écria Anzoleto en courant vers la porte.