Dans un mouvement de gratitude exaltée, Joseph avait promis, juré!… et quoique sa fiancée ne lui inspirât pas la moindre passion, il se regardait comme enchaîné pour jamais.

Il raconta ceci avec une mélancolie qu'il ne put vaincre en songeant à la différence de sa position réelle et des rêves enivrants auxquels il lui fallait renoncer. Consuelo regarda cette tristesse comme l'indice d'un amour profond et invincible pour la fille de Keller. Il n'osa la détromper; et son estime, son abandon complet dans la loyauté et la pureté de Beppo en augmentèrent d'autant.

Leur voyage ne fut donc troublé par aucune de ces crises et de ces explosions que l'on eût pu présager en voyant partir ensemble pour un tête-à-tête de quinze jours, et au milieu de toutes les circonstances qui pouvaient garantir l'impunité, deux jeunes gens aimables, intelligents, et remplis de sympathie l'un pour l'autre. Quoique Joseph n'aimât pas la fille de Keller, il consentit à laisser prendre sa fidélité de conscience pour une fidélité de coeur; et quoiqu'il sentît encore parfois l'orage gronder dans son sein, il sut si bien l'y maîtriser, que sa chaste compagne, dormant au fond des bois sur la bruyère, gardée par lui comme par un chien fidèle, traversant à ses côtés des solitudes profondes, loin de tout regard humain, passant maintes fois la nuit avec lui dans la même grange ou dans la même grotte, ne se douta pas une seule fois de ses combats et des mérites de sa victoire. Dans sa vieillesse, lorsque Haydn lut les premiers livres des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, il sourit avec des yeux baignés de larmes en se rappelant sa traversée du Boehmer-Wald avec Consuelo, l'amour tremblant et la pieuse innocence pour compagnons de voyage.

Une fois, pourtant, la vertu du jeune musicien se trouva à une rude épreuve. Lorsque le temps était beau, les chemins faciles, et la lune brillante, ils adoptaient la vraie et bonne manière de voyager pédestrement sans courir les risques des mauvais gîtes. Ils s'établissaient dans quelque lieu tranquille et abrité pour y passer la journée à causer, à dîner, à faire de la musique et à dormir. Aussitôt que la soirée devenait froide, ils achevaient de souper, pliaient bagage, et reprenaient leur course jusqu'au jour. Ils échappaient ainsi à la fatigue d'une marche au soleil, aux dangers d'être examinés curieusement, à la malpropreté et à la dépense des auberges. Mais lorsque la pluie, qui devint assez fréquente dans la partie élevée du Boehmer-Wald où la Moldaw prend sa source, les forçait de chercher un abri, ils se retiraient où ils pouvaient, tantôt dans la cabane de quelque serf, tantôt dans les hangars de quelque châtellenie. Ils fuyaient avec soin les cabarets, où ils eussent pu trouver plus facilement à se loger, dans la crainte des mauvaises rencontres, des propos grossiers, et des scènes bruyantes.

Un soir donc, pressés par l'orage, ils entrèrent dans la hutte d'un chevrier, qui, pour toute démonstration d'hospitalité, leur dit en bâillant et en étendant les bras du côté de sa bergerie:

«Allez au foin.»

Consuelo se glissa dans un coin bien sombre, comme elle avait coutume de faire, et Joseph allait s'installer à distance dans un autre coin, lorsqu'il heurta les jambes d'un homme endormi qui l'apostropha rudement. D'autres jurements répondirent à l'imprécation du dormeur, et Joseph, effrayé de cette compagnie, se rapprocha de Consuelo et lui saisit le bras pour être sûr que personne ne se mettrait entre eux. D'abord leur pensée fut de sortir; mais la pluie ruisselait à grand bruit sur le toit de planches de la hutte, et tout le monde était rendormi.

«Restons, dit Joseph à voix basse, jusqu'à ce que la pluie ait cessé. Vous pouvez dormir sans crainte, je ne fermerai pas l'oeil, je resterai près de vous. Personne ne peut se douter qu'il y ait une femme ici. Aussitôt que le temps redeviendra supportable, je vous éveillerai, et nous nous glisserons dehors.»

Consuelo n'était pas fort rassurée; mais il y avait plus de danger à sortir tout de suite qu'à rester. Le chevrier et ses hôtes remarqueraient cette crainte de demeurer avec eux; ils en prendraient des soupçons, ou sur leur sexe, ou sur l'argent qu'on pourrait leur supposer; et si ces hommes étaient capables de mauvaises intentions, ils les suivraient dans la campagne pour les attaquer. Consuelo, ayant fait toutes ces réflexions, se tint tranquille; mais elle enlaça son bras à celui de Joseph, par un sentiment de frayeur bien naturelle et de confiance bien fondée en sa sollicitude.

Quand la pluie cessa, comme ils n'avaient dormi ni l'un ni l'autre, ils Se disposaient à partir, lorsqu'ils entendirent remuer leurs compagnons inconnus, qui se levèrent et s'entretinrent à voix basse dans un argot incompréhensible. Après avoir soulevé de lourds paquets qu'ils chargèrent sur leurs dos, ils se retirèrent en échangeant avec le chevrier quelques mots allemands qui firent juger à Joseph qu'ils faisaient la contrebande, et que leur hôte était dans la confidence. Il n'était guère que minuit, la lune se levait, et, à la lueur d'un rayon qui tombait obliquement sur la porte entr'ouverte, Consuelo vit briller leurs armes, tandis qu'ils s'occupaient à les cacher sous leurs manteaux. En même temps, elle s'assura qu'il n'y avait plus personne dans la hutte, et le chevrier lui-même l'y laissa seule avec Haydn; car il suivit les contrebandiers, pour les guider dans les sentiers de la montagne, et leur enseigner un passage à la frontière, connu, disait-il, de lui seul.