«Si tu nous trompes, au premier soupçon je te fais sauter la cervelle,» lui dit un de ces hommes à figure énergique et grave.

Ce fut la dernière parole que Consuelo entendit. Leurs pas mesurés firent craquer le gravier pendant quelques instants. Le bruit d'un ruisseau voisin, grossi par la pluie, couvrit celui de leur marche, qui se perdait dans l'éloignement.

«Nous avions tort de les craindre, dit Joseph sans quitter cependant le bras de Consuelo qu'il pressait toujours contre sa poitrine. Ce sont des gens qui évitent les regards encore plus que nous.

—Et à cause de cela, je crois que nous avons couru quelque danger, répondit Consuelo. Quand vous les avez heurtés dans l'obscurité, vous avez bien fait de ne rien répondre à leurs jurements; ils vous ont pris pour un des leurs. Autrement, ils nous auraient peut-être craints comme des espions, et nous auraient fait un mauvais parti. Grâce à Dieu, il n'y a plus rien à craindre, et nous voilà enfin seuls.

—Reposez-vous donc, dit Joseph en sentant à regret le bras de Consuelo se détacher du sien. Je veillerai encore, et au jour nous partirons.»

Consuelo avait été plus fatiguée par la peur que par la marche; elle était si habituée à dormir sous la garde de son ami, qu'elle céda au sommeil. Mais Joseph, qui avait pris, lui aussi, après bien des agitations, l'habitude de dormir auprès d'elle, ne put cette fois goûter aucun repos. Cette main de Consuelo, qu'il avait tenue toute tremblante dans la sienne pendant deux heures, ces émotions de terreur et de jalousie qui avaient réveillé toute l'intensité de son amour, et jusqu'à cette dernière parole que Consuelo lui disait en s'endormant: «Nous voilà enfin seuls!» allumaient en lui une fièvre brûlante. Au lieu de se retirer au fond de la hutte pour lui témoigner son respect, comme il avait accoutumé de faire, voyant qu'elle-même ne songeait pas à s'éloigner de lui, il resta assis à ses côtés; et les palpitations de son cœur devinrent si violentes, que Consuelo eût pu les entendre, si elle n'eût pas été endormie. Tout l'agitait, le bruit mélancolique du ruisseau, les plaintes du vent dans les sapins, et les rayons de la lune qui se glissaient par une fente de la toiture, et venaient éclairer faiblement le visage pâle de Consuelo encadré dans ses cheveux noirs; enfin, ce je ne sais quoi de terrible et de farouche qui passe de la nature extérieure dans le coeur de l'homme quand la vie est sauvage autour de lui. Il commençait à se calmer et à s'assoupir, lorsqu'il crut sentir des mains sur sa poitrine. Il bondit sur la fougère, et saisit dans ses bras un petit chevreau qui était venu s'agenouiller et se réchauffer sur son sein. Il le caressa, et, sans savoir pourquoi, il le couvrit de larmes et de baisers. Enfin le jour parut; et en voyant plus distinctement le noble front et les traits graves et purs de Consuelo, il eut honte de ses tourments. Il sortit pour aller tremper son visage et ses cheveux dans l'eau glacée du torrent. Il semblait vouloir se purifier des pensées coupables qui avaient embrasé son cerveau.

Consuelo vint bientôt l'y joindre, et faire la même ablution pour dissiper l'appesantissement du sommeil et se familiariser courageusement avec l'atmosphère du matin, comme elle faisait gaiement tous les jours. Elle s'étonna de voir Haydn si défait et si triste.

«Oh! pour le coup, frère Beppo, lui dit-elle, vous ne supportez pas aussi bien que moi les fatigues et les émotions; vous voilà aussi pâle que ces petites fleurs qui ont l'air de pleurer sur la face de l'eau.

—Et vous, vous êtes aussi fraîche que ces belles roses sauvages qui ont l'air de rire sur ses bords, répondit Joseph. Je crois bien que je sais braver la fatigue, malgré ma figure terne; mais l'émotion, il est vrai, signora, que je ne sais guère la supporter.»

Il fut triste pendant toute la matinée; et lorsqu'ils s'arrêtèrent pour manger du pain et des noisettes dans une belle prairie en pente rapide, sous un berceau de vigne sauvage, elle le tourmenta de questions si ingénues pour lui faire avouer la cause de son humeur sombre, qu'il ne put s'empêcher de lui faire une réponse où entrait un grand dépit contre lui-même et contre sa propre destinée.