Effrayée d'abord, mais voyant qu'il s'éloignait, Consuelo voulut le rappeler et le suivre. Il se retourna avec fureur, et, ramassant une énorme pierre qu'il parut soulever sans effort avec ses bras maigres et débiles:

«Zdenko n'a jamais fait de mal à personne, s'écria-t-il en allemand; Zdenko ne voudrait pas briser l'aile d'une pauvre mouche, et si un petit enfant voulait le tuer, il se laisserait tuer par un petit enfant. Mais si tu me regardes encore, si tu me dis un mot de plus, fille du mal, menteuse, Autrichienne, Zdenko t'écrasera comme un ver de terre, dût-il se jeter ensuite dans le torrent pour laver son corps et son âme du sang humain répandu.»

Consuelo, épouvantée, prit la fuite, et rencontra au bas du sentier un paysan qui, s'étonnant de la voir courir ainsi pâle et comme poursuivie, lui demanda si elle avait rencontré un loup.

Consuelo, voulant savoir si Zdenko était sujet à des accès de démence furieuse, lui dit qu'elle avait rencontré l'innocent, et qu'il l'avait effrayée.

«Vous ne devez pas avoir peur de l'innocent, répondit le paysan en
souriant de ce qu'il prenait pour une pusillanimité de petite maîtresse.
Zdenko n'est pas méchant: toujours il rit, ou il chante, ou il raconte
Des histoires que l'on ne comprend pas et qui sont bien belles.

—Mais il se fâche quelquefois, et alors il menace et il jette des pierres?

—Jamais, jamais, répondit le paysan; cela n'est jamais arrivé et n'arrivera jamais. Il ne faut point avoir peur de Zdenko, Zdenko est innocent comme un ange.»

Quand elle fut remise de son trouble, Consuelo reconnut que ce paysan devait avoir raison, et qu'elle venait de provoquer, par une parole imprudente, le premier, le seul accès de fureur qu'eut jamais éprouvé l'innocent Zdenko. Elle se le reprocha amèrement. «J'ai été trop pressée, se dit-elle; j'ai éveillé, dans l'âme paisible de cet homme privé de ce qu'on appelle fièrement la raison, une souffrance qu'il ne connaissait pas encore, et qui peut maintenant s'emparer de lui à la moindre occasion. Il n'était que maniaque, je l'ai peut-être rendu fou.»

Mais elle devint plus triste encore en pensant aux motifs de la colère de Zdenko. Il était bien certain désormais qu'elle avait deviné juste en plaçant la retraite d'Albert au Schreckenstein. Mais avec quel soin jaloux et ombrageux Albert et Zdenko voulaient cacher ce secret, même à elle! Elle n'était donc pas exceptée de cette proscription, elle n'avait donc aucune influence sur le comte Albert; et cette inspiration qu'il avait eue de la nommer sa consolation, ce soin de la faire appeler la veille par une chanson symbolique de Zdenko, cette confidence qu'il avait faite à son fou du nom de Consuelo, tout cela n'était donc chez lui que la fantaisie du moment, sans qu'une aspiration véritable et constante lui désignât une personne plus qu'une autre pour sa libératrice et sa consolation? Ce nom même de consolation, prononcé et comme deviné par lui, était une affaire de pur hasard. Elle n'avait caché à personne qu'elle fût Espagnole, et que sa langue maternelle lui fût demeurée plus familière encore que l'italien. Albert, enthousiasmé par son chant, et ne connaissant pas d'expression plus énergique que celle qui exprimait l'idée dont son âme était avide et son imagination remplie, la lui avait adressée dans une langue qu'il connaissait parfaitement et que personne autour de lui ne pouvait entendre, excepté elle.

Consuelo ne s'était jamais fait d'illusion extraordinaire à cet égard. Cependant une rencontre si délicate et si ingénieuse du hasard lui avait semblé avoir quelque chose de providentiel, et sa propre imagination s'en était emparée sans trop d'examen.