—Et… tu as lu ma lettre? ajouta Consuelo d'un air craintif et caressant.
—Pour qui me prends-tu! répondit le Porpora d'un air terrible.
—Pardonne-moi tout cela, dit Consuelo en pliant le genou devant lui et en essayant de prendre sa main; laisse-moi t'ouvrir mon coeur…
—Pas un mot de plus! répondit le maître en la repoussant.»
Et il entra dans sa chambre, dont il ferma la porte sur lui avec fracas.
Consuelo espéra que, cette première bourrasque passée, elle pourrait l'apaiser et avoir avec lui une explication décisive. Elle se sentait la force de lui dire toute sa pensée, et se flattait de hâter par là l'issue de ses projets; mais il se refusa à toute explication, et sa sévérité fut inébranlable et constante sous ce rapport. Du reste, il lui témoigna autant d'amitié qu'à l'ordinaire, et même, à partir de ce jour, il eut plus d'enjouement dans l'esprit, et de courage dans l'âme. Consuelo en conçut un bon augure, et attendit avec confiance la réponse de Riesenburg.
Le Porpora n'avait pas menti, il avait brûlé les lettres de Consuelo sans les lire; mais il avait conservé l'enveloppe et y avait substitué une lettre de lui-même pour le comte Christian. Il crut par cette démarche courageuse avoir sauvé son élève, et préservé le vieux Rudolstadt d'un sacrifice au-dessus de ses forces. Il crut avoir rempli envers lui le devoir d'un ami fidèle, et envers Consuelo celui d'un père énergique et sage. Il ne prévit pas qu'il pouvait porter le coup de la mort au comte Albert. Il le connaissait à peine, il croyait que Consuelo avait exagéré; que ce jeune homme n'était ni si épris ni si malade qu'elle se l'imaginait; enfin il croyait, comme tous les vieillards, que l'amour a un terme et que le chagrin ne tue personne.
XCIII.
Dans l'attente d'une réponse qu'elle ne devait pas recevoir, puisque le Porpora avait brûlé sa lettre, Consuelo continua le genre de vie studieux et calme qu'elle avait adopté. Sa présence attira chez la Wilhelmine quelques personnes fort distinguées qu'elle eut grand plaisir à y rencontrer souvent, entre autres, le baron Frédéric de Trenck, qui lui inspirait une vraie sympathie. Il eut la délicatesse de ne point l'aborder, la première fois qu'il la revit, comme une ancienne connaissance, mais de se faire présenter à elle, après qu'elle eut chanté, comme un admirateur profondément touché de ce qu'il venait d'entendre. En retrouvant ce beau et généreux jeune homme qui l'avait sauvée si bravement de M. Mayer et de sa bande, le premier mouvement de Consuelo fut de lui tendre la main. Le baron, qui ne voulait pas qu'elle fît d'imprudence par gratitude pour lui, se hâta de prendre sa main respectueusement comme pour la reconduire à sa chaise, et il la lui pressa doucement pour la remercier. Elle sut ensuite par Joseph, dont il prenait des leçons de musique, qu'il ne manquait jamais de demander de ses nouvelles avec intérêt, et de parler d'elle avec admiration; mais que, par un sentiment d'exquise discrétion, il ne lui avait jamais adressé la moindre question sur le motif de son déguisement, sur la cause de leur aventureux voyage, et sur la nature des sentiments qu'ils pouvaient avoir eus, ou avoir encore l'un pour l'autre.
«Je ne sais ce qu'il en pense, ajouta Joseph: mais je t'assure qu'il n'est point de femme dont il parle avec plus d'estime et de respect qu'il ne fait de toi.