—En ce cas, ami, dit Consuelo, je t'autorise à lui raconter toute notre histoire, et toute la mienne, si tu veux, sans toutefois nommer la famille de Rudolstadt. J'ai besoin d'être estimée sans réserve de cet homme à qui nous devons la vie, et qui s'est conduit si noblement avec moi sous tous les rapports.»

Quelques semaines après, M. de Trenck, ayant à peine terminé sa mission à Vienne, fut rappelé brusquement par Frédéric, et vint un matin à l'ambassade pour dire adieu, à la hâte, à M. Corner. Consuelo, en descendant l'escalier pour sortir, le rencontra sous le péristyle. Comme ils s'y trouvaient seuls, il vint à elle et prit sa main qu'il baisa tendrement.

«Permettez-moi, lui dit-il, de vous exprimer pour la première, et peut-être pour la dernière fois de ma vie, les sentiments dont mon coeur est rempli pour vous; je n'avais pas besoin que Beppo me racontât votre histoire pour être pénétré de vénération. Il y a des physionomies qui ne trompent pas, et il ne m'avait fallu qu'un coup d'œil pour pressentir et deviner en vous une grande intelligence et un grand coeur. Si j'avais su, à Passaw, que notre cher Joseph était si peu sur ses gardes, je vous aurais protégée contre les légèretés du comte Hoditz, que je ne prévoyais que trop, bien que j'eusse fait mon possible pour lui faire comprendre qu'il s'adressait fort mal, et qu'il allait se rendre ridicule. Au reste, ce bon Hoditz m'a raconté lui-même comment vous vous êtes moquée de lui, et il vous sait le meilleur gré du monde de lui avoir gardé le secret; moi, je n'oublierai jamais la romanesque aventure qui m'a procuré le bonheur de vous connaître, et quand même je devrais la payer de ma fortune et de mon avenir, je la compterais encore parmi les plus beaux jours de ma vie.

—Croyez-vous donc, monsieur le baron, dit Consuelo, qu'elle puisse avoir de pareilles suites?

—J'espère que non; et pourtant tout est possible à la cour de Prusse.

—Vous me faites une grande peur de la Prusse: savez-vous, monsieur le baron, qu'il serait pourtant possible que j'eusse avant peu le plaisir de vous y retrouver? Il est question d'un engagement pour moi à Berlin.

—En vérité! s'écria Trenck, dont le visage s'éclaira d'une joie soudaine; eh bien, Dieu fasse que ce projet se réalise! Je puis vous être utile à Berlin, et vous devez compter sur moi comme sur un frère. Oui, j'ai pour vous l'affection d'un frère, Consuelo… et si j'avais été libre, je n'aurais peut-être pas su me défendre d'un sentiment plus vif encore… mais vous ne l'êtes pas non plus, et des liens sacrés, éternels… ne me permettent pas d'envier l'heureux gentilhomme qui sollicite votre main. Quel qu'il soit, Madame, comptez qu'il trouvera en moi un ami s'il le désire, et, s'il a jamais besoin de moi, un champion contre les préjugés du monde… Hélas! moi aussi, Consuelo, j'ai dans ma vie une barrière terrible qui s'élève entre l'objet de mon amour et moi; mais celui qui vous aime est un homme, et il peut abattre la barrière; tandis que la femme que j'aime, et qui est d'un rang plus élevé que moi, n'a ni le pouvoir, ni le droit, ni la force, ni la liberté de me la faire franchir.

—Je ne pourrai donc rien pour elle, ni pour vous? dit Consuelo. Pour la première fois je regrette l'impuissance de ma pauvre condition.

—Qui sait? s'écria le baron avec feu; vous pourrez peut-être plus que vous ne pensez, sinon pour nous réunir, du moins pour adoucir parfois l'horreur de notre séparation. Voua sentiriez-vous le courage de braver quelques dangers pour nous?

—Avec autant de joie que vous avez exposé votre vie pour me sauver.