Il fit un signe à la jardinière, qui prévenue par lui depuis quelques instants avait tiré de l'armoire un sac lié et cacheté; celui que Corilla avait envoyé au chanoine avec sa fille, et qui n'avait pas été ouvert. Il le prit et le jeta aux pieds de la Corilla, en ajoutant:

«Nous n'en avons que faire et nous n'en voulons pas. Maintenant, je vous prie de sortir de chez moi et de n'y jamais remettre les pieds, sous quelque prétexte que ce soit. A ces conditions, et à celle que vous ne vous permettrez jamais d'ouvrir la bouche sur les circonstances qui nous ont forcé d'être en rapport avec vous, nous vous promettons le silence le plus absolu sur tout ce qui vous concerne. Mais si vous agissez autrement, je vous avertis que j'ai plus de moyens que vous ne pensez de faire entendre la vérité à Sa Majesté Impériale, et que vous pourriez bien voir changer vos couronnes de théâtre et les trépignements de vos admirateurs en un séjour de quelques années dans un couvent de filles repenties.»

Ayant ainsi parlé, le chanoine se leva, fit signe à la nourrice de prendre l'enfant dans ses bras, et à Consuelo de se retirer, avec Joseph, au fond de l'appartement; puis il montra du doigt la porte à Corilla qui, terrifiée, pâle et tremblante, sortit convulsivement et comme égarée, sans savoir où elle allait, et sans comprendre ce qui se passait autour d'elle.

Le chanoine avait eu, durant cette sorte d'imprécation, une indignation d'honnête homme qui, peu à peu, l'avait rendu étrangement puissant. Consuelo et Joseph ne l'avaient jamais vu ainsi. L'habitude d'autorité qui ne s'efface jamais chez le prêtre, et aussi l'attitude du commandement royal qui passe un peu dans le sang, et qui trahissait en cet instant le bâtard d'Auguste II, revêtaient le chanoine, peut-être à son insu, d'une sorte de majesté irrésistible. La Corilla, à qui jamais aucun homme n'avait parlé ainsi dans le calme austère de la vérité, ressentit plus d'effroi et de terreur que jamais ses amants furieux ne lui en avaient inspiré dans les outrages de la vengeance et du mépris. Italienne et superstitieuse, elle eut véritablement peur de cet ecclésiastique et de son anathème, et s'enfuit éperdue à travers les jardins, tandis que le chanoine, épuisé de cet effort si contraire à ses habitudes de bienveillance et d'enjouement, retomba sur sa chaise, pâle et presque en défaillance.

Tout en s'empressant pour le secourir, Consuelo suivait involontairement de l'œil la démarche agitée et vacillante de la pauvre Corilla. Elle la vit trébucher au bout de l'allée et tomber sur l'herbe, soit qu'elle eût fait un faux pas dans son trouble, soit qu'elle n'eût plus la force de se soutenir. Emportée par son bon coeur, et trouvant la leçon plus cruelle qu'elle n'eût eu la force de la donner, elle laissa le chanoine aux soins de Joseph, et courut rejoindre sa rivale qui était en proie à une violente attaque de nerfs. Ne pouvant la calmer et n'osant la ramener au prieuré, elle l'empêcha de se rouler par terre et de se déchirer les mains sur le sable. Corilla fut comme folle pendant quelques instants; mais quand elle eut reconnu la personne qui la secourait, et qui s'efforçait de la consoler, elle se calma et devint d'une pâleur bleuâtre. Ses lèvres contractées gardèrent un morne silence, et ses yeux éteints fixés sur la terre ne se relevèrent pas. Elle se laissa pourtant reconduire jusqu'à sa voiture qui l'attendait à la grille, et y monta soutenue par sa rivale, sans lui dire un seul mot.

«Vous êtes bien mal? lui dit Consuelo, effrayée de l'altération de ses traits. Laissez-moi vous accompagner un bout de chemin, je reviendrai à pied.»

La Corilla, pour toute réponse, la repoussa brusquement, puis la regarda un instant avec une expression impénétrable. Et tout à coup, éclatant en sanglots, elle cacha son visage dans une de ses mains, en faisant, de l'autre, signe à son cocher de partir et en baissant le store de la voiture entre elle et sa généreuse ennemie.

Le lendemain, à l'heure de la dernière répétition de l'Antigono, Consuelo était à son poste et attendait la Corilla pour commencer. Cette dernière envoya son domestique dire qu'elle arriverait dans une demi-heure. Caffariello la donna à tous les diables, prétendit qu'il n'était point aux ordres d'une pareille péronnelle, qu'il ne l'attendrait pas, et fît mine de s'en aller. Madame Tesi, pâle et souffrante, avait voulu assister à la répétition pour se divertir aux dépens de la Corilla; elle s'était fait apporter un sofa de théâtre, et, allongée dessus, derrière cette première coulisse, peinte en rideau replié, qu'en style de coulisse précisément on appelle manteau d'arlequin, elle calmait son ami, et s'obstinait à attendre Corilla, pensant que c'était pour éviter son contrôle qu'elle hésitait à paraître. Enfin, la Corilla arriva plus pâle et plus languissante que madame Tesi elle-même, qui reprenait ses couleurs et ses forces en la voyant ainsi. Au lieu de se débarrasser de son mantelet et de sa coiffe avec les grands mouvements et l'air dégagé qu'elle se donnait de coutume, elle se laissa tomber sur un trône de bois doré oublié au fond de la scène, et parla ainsi à Holzbaüer d'une voix éteinte:

«Monsieur le directeur, je vous déclare que je suis horriblement malade, que je n'ai pas de voix, que j'ai passé une nuit affreuse… (Avec qui? demanda languissamment la Tesi à Caffariello.) Et que pour toutes ces raisons, continua la Corilla, il m'est impossible de répéter aujourd'hui et de chanter demain, à moins que je ne reprenne le rôle d'Ismène, et que vous ne donniez celui de Bérénice à une autre.

—Y songez-vous, Madame? s'écria Holzbaüer frappé comme d'un coup de foudre. Est-ce à la vieille de la représentation, et lorsque la cour en a fixé l'heure, que vous pouvez alléguer une défaite? C'est impossible, je ne saurais en aucune façon y consentir.