—Il faudra bien que vous y consentiez, répliqua-t-elle en reprenant sa voix naturelle, qui n'était pas douce. Je suis engagée pour les seconds rôles, et rien dans mon traité, ne me force à faire les premiers. C'est un acte d'obligeance qui m'a portée à les accepter au défaut de la signora Tesi, et pour ne pas interrompre les plaisirs de la cour. Or, je suis trop malade pour tenir ma promesse, et vous ne me ferez point chanter malgré moi.
—Ma chère amie, on te fera chanter par ordre, reprit Caffariello, et tu chanteras mal, nous y étions préparés. C'est un petit malheur à ajouter à tous ceux que tu as voulu affronter dans ta vie; mais il est trop tard pour t'en repentir. Il fallait faire tes réflexions un peu plus tôt. Tu as trop présumé de tes moyens. Tu feras fiasco; peu nous importe, à nous autres. Je chanterai de manière à ce qu'on oublie que le rôle de Bérénice existe. La Porporina aussi, dans son petit rôle d'Ismène, dédommagera le public, et tout le monde sera content, excepté toi. Ce sera une leçon dont tu profiteras, ou dont tu ne profiteras pas, une autre fois.
—Vous vous trompez beaucoup sur mes motifs de refus, répondit la Corilla avec assurance. Si je n'étais malade, je chanterais peut-être le rôle aussi bien qu'une autre; mais comme je ne peux pas le chanter, il y a quelqu'un ici qui le chantera mieux qu'on ne l'a encore chanté à Vienne, et cela pas plus tard que demain. Ainsi la représentation ne sera pas retardée, et je reprendrai avec plaisir mon rôle d'Ismène, qui ne me fatigue point.
—Vous comptez donc, dit Holzbaüer surpris, que madame Tesi se trouvera assez rétablie demain pour chanter le sien?
—Je sais fort bien que madame Tesi ne pourra chanter de longtemps, dit la Corilla à haute voix, de manière à ce que, du trône où elle se prélassait, elle pût être entendue de la Tesi, étalée sur son sofa à dix pas d'elle, voyez comme elle est changée! sa figure est effrayante. Mais je vous ai dit que vous aviez une Bérénice parfaite, incomparable, supérieure à nous toutes, et la voici, ajouta-t-elle en se levant et en prenant Consuelo par la main pour l'attirer au milieu du groupe inquiet et agité qui s'était formé autour d'elle.
—Moi? s'écria Consuelo qui croyait faire un rêve.
—Toi! s'écria Corilla en la poussant sur le trône avec un mouvement convulsif. Te voilà reine, Porporina, te voilà au premier rang; c'est moi qui t'y place, je te devais cela. Ne l'oublie pas!»
Dans sa détresse, Holzbaüer, à la veille de manquer à son devoir et d'être forcé peut-être de donner sa démission, ne put repousser ce secours inattendu. Il avait bien vu, d'après la manière dont Consuelo avait fait l'Ismène, qu'elle pouvait faire la Bérénice d'une manière supérieure. Malgré, l'éloignement qu'il avait pour elle et pour le Porpora, il ne lui fut permis d'avoir en cet instant qu'une seule crainte: c'est qu'elle ne voulût point accepter le rôle.
Elle s'en défendit, en effet, très-sérieusement; et, pressant les mains de la Corilla avec cordialité, elle la supplia, à voix basse, de ne pas lui faire un sacrifice qui l'enorgueillissait si peu, tandis que, dans les idées de sa rivale, c'était la plus terrible des expiations, et la soumission la plus épouvantable qu'elle pût s'imposer. Corilla demeura inébranlable dans cette résolution. Madame Tesi, effrayée de cette concurrence sérieuse qui la menaçait, eut bien envie d'essayer sa voix et de reprendre son rôle, dût-elle expirer après, car elle était sérieusement indisposée; mais elle ne l'osa pas. Il n'était pas permis, au théâtre de la cour, d'avoir les caprices auxquels le souverain débonnaire de nos jours, le bon public, sait se ranger si patiemment. La cour s'attendait à voir quelque chose de nouveau dans ce rôle de Bérénice: on le lui avait annoncé, et l'impératrice y comptait.
«Allons, décide-toi, dit Caffariello à la Porporina. Voici le premier trait d'esprit que la Corilla ait eu dans sa vie: profitons-en.