«Est-ce un prodige? D'où me vient cet avant-goût du paradis, cette fleur du jardin de Béatrix? s'écria-t-il dans un ravissement poétique.
—Nous l'avons apporté dans notre voiture avec tous les soins imaginables, répondit Consuelo; permettez-nous de vous l'offrir en réparation d'une affreuse imprécation sortie de ma bouche un certain jour, et dont je me repentirai toute ma vie:
—Oh! ma chère fille! quel don, et avec quelle délicatesse il est offert! dit le chanoine attendri. O cher volkameria! tu auras un nom particulier comme j'ai coutume d'en donner aux individus les plus splendides de ma collection; tu t'appelleras Bertoni, afin de consacrer le souvenir d'un être qui n'est plus et que j'ai aimé avec des entrailles de père.
—Mon bon père, dit Consuelo en lui serrant la main, vous devez vous habituer à aimer vos filles autant que vos fils. Angèle n'est point un garçon…
—Et la Porporina est ma fille aussi! dit le chanoine; oui, ma fille, oui, oui, ma fille!» répéta-t-il en regardant alternativement Consuelo et le volkameria-Bertoni avec des yeux remplis de larmes.
A six heures, Joseph et Consuelo étaient rentrés au logis. La voiture les avait laissés à l'entrée du faubourg, et rien ne trahit leur innocente escapade. Le Porpora s'étonna seulement que Consuelo n'eût pas meilleur appétit après une promenade dans les belles prairies qui entourent la capitale de l'empire. Le déjeuner du chanoine avait peut-être rendu Consuelo un peu friande ce jour-là. Mais le grand air et le mouvement lui Procurèrent un excellent sommeil, et le lendemain elle se sentit en voix et en courage plus qu'elle ne l'avait encore été à Vienne.
LXXXIX.
Dans l'incertitude de sa destinée, Consuelo, croyant trouver peut-être une excuse ou un motif à celle de son coeur, se décida enfin à écrire au comte Christian de Rudolstadt, pour lui faire part de sa position vis-à-vis du Porpora, des efforts que ce dernier tentait pour la faire rentrer au théâtre, et de l'espérance qu'elle nourrissait encore de les voir échouer. Elle lui parla sincèrement, lui exposa tout ce qu'elle devait de reconnaissance, de dévouement et de soumission à son vieux maître, et, lui confiant les craintes qu'elle éprouvait à l'égard d'Albert, elle le priait instamment de lui dicter la lettre qu'elle devait écrire à ce dernier pour le maintenir dans un état de confiance et de calme. Elle terminait en disant: «J'ai demandé du temps à Vos Seigneuries pour m'interroger moi-même et me décider. Je suis résolue à tenir ma parole, et je puis jurer devant Dieu que je me sens la force de fermer mon coeur et mon esprit à toute fantaisie contraire, comme à toute nouvelle affection. Et cependant, si je rentre au théâtre, j'adopte un parti qui est, en apparence, une infraction à mes promesses, un renoncement formel à l'espérance de les tenir. Que Votre Seigneurie me juge, ou plutôt qu'elle juge le destin qui me commande et le devoir qui me gouverne. Je ne vois aucun moyen de m'y soustraire sans crime. J'attends d'elle un conseil supérieur à celui de ma propre raison; mais pourra-t-il être contraire à celui de ma conscience?»
Lorsque cette lettre fut cachetée et confiée à Joseph pour qu'il la fit partir, Consuelo se sentit plus tranquille, ainsi qu'il arrive dans une situation funeste, lorsqu'on a trouvé un moyen de gagner du temps et de reculer le moment de la crise. Elle se disposa donc à rendre avec Porpora une visite, considérée par celui-ci comme importante et décisive, au très-renommé et très-vanté poëte impérial, M. l'abbé Métastase.
—Ce personnage illustre avait alors environ cinquante ans; il était d'une belle figure, d'un abord gracieux, d'une conversation charmante, et Consuelo eût ressenti pour lui une vive sympathie, si elle n'eût eu, en se rendant à la maison qu'habitaient, à différents étages, le poëte impérial et le perruquier Keller, la conversation suivante avec Porpora: