«Consuelo (c'est le Porpora qui parle), tu vas voir un homme de bonne mine, à l'œil vif et noir, au teint vermeil, à la bouche fraîche et souriante, qui veut, à toute force, être en proie à une maladie lente, cruelle et dangereuse; un homme qui mange, dort, travaille et engraisse tout comme un autre, et qui prétend être livré à l'insomnie, à la diète, à l'accablement, au marasme. N'aie pas la maladresse, lorsqu'il va se plaindre devant toi de ses maux, de lui dire qu'il n'y paraît point, qu'il a fort bon visage, ou toute autre platitude semblable; car il veut qu'on le plaigne, qu'on s'inquiète et qu'on le pleure d'avance. N'aie pas le malheur non plus de lui parler de la mort, ou d'une personne morte; il a peur de la mort, et ne veut pas mourir. Et cependant ne commets pas la balourdise de lui dire en le quittant: «J'espère que votre précieuse santé sera bientôt meilleure;» car il veut qu'on le croie mourant, et, s'il pouvait persuader aux autres qu'il est mort, il en serait fort content, à condition toutefois qu'il ne le crût pas lui-même.

—Voilà une sotte manie pour un grand homme, répondit Consuelo. Que faudra-t-il donc lui dire, s'il ne faut lui parler ni de guérison, ni de mort?

—Il faut lui parler de sa maladie, lui faire mille questions, écouter tout le détail de ses souffrances et de ses incommodités, et, pour conclure, lui dire qu'il ne se soigne pas assez, qu'il s'oublie lui-même, qu'il ne se ménage point, qu'il travaille trop. De cette façon, nous le disposerons en notre faveur.

—N'allons-nous pas lui demander pourtant de faire un poëme et de vous le faire mettre en musique, afin que je puisse le chanter? Comment pouvons-nous à la fois lui conseiller de ne point écrire et le conjurer d'écrire pour nous au plus vite?

—Tout cela s'arrange dans la conversation; il ne s'agit que de placer les choses à propos.»

Le maestro voulait que son élève sût se rendre agréable au poëte; mais, sa causticité naturelle ne lui permettant point de dissimuler les ridicules d'autrui, il commettait lui-même la maladresse de disposer Consuelo à l'examen clairvoyant, et à cette sorte de mépris intérieur qui nous rend peu aimables et peu sympathiques à ceux dont le besoin est d'être flattés et admirés sans réserve. Incapable d'adulation et de tromperie, elle souffrit d'entendre le Porpora caresser les misères du poëte, et le railler cruellement sous les dehors d'une pieuse commisération pour des maux imaginaires. Elle en rougit plusieurs fois, et ne put que garder un silence pénible, en dépit des signes que lui faisait son maître pour qu'elle le secondât.

La réputation de Consuelo commençait à se répandre à Vienne; elle avait chanté dans plusieurs salons, et son admission au théâtre italien était une hypothèse qui agitait un peu la coterie musicale. Métastase était tout-puissant; que Consuelo gagnât sa sympathie en caressant à propos son amour-propre, et il pouvait confier au Porpora le soin de mettre en musique son Attilio Regolo, qu'il gardait en portefeuille depuis plusieurs années. Il était donc bien nécessaire que l'élève plaidât pour le maître, car le maître ne plaisait nullement au poëte impérial. Métastase n'était pas Italien pour rien, et les Italiens ne se trompent pas aisément les uns les autres. Il avait trop de finesse et de pénétration pour ne point savoir que Porpora avait une médiocre admiration pour son génie dramatique, et qu'il avait censuré plus d'une fois avec rudesse (à tort ou à raison) son caractère craintif, son égoïsme et sa fausse sensibilité. La réserve glaciale de Consuelo, le peu d'intérêt qu'elle semblait prendre à sa maladie, ne lui parurent point ce qu'ils étaient en effet, le malaise d'une respectueuse pitié. Il y vit presque une insulte, et s'il n'eût été esclave de la politesse et du savoir-faire, il eût refusé net de l'entendre chanter; il y consentit pourtant après quelques minauderies, alléguant l'excitation de ses nerfs et la crainte qu'il avait d'être ému. Il avait entendu Consuelo chanter son oratorio de Judith; mais il fallait qu'il prît une idée d'elle dans le genre scénique, et Porpora insistait beaucoup.

«Mais que faire, et comment chanter, lui dit tout bas Consuelo, s'il faut craindre de l'émouvoir?

—Il faut l'émouvoir, au contraire, répondit de même le maestro. Il aime beaucoup à être arraché à sa torpeur, parce que, quand il est bien agité, il se sent en veine d'écrire.»

Consuelo chanta un air d'Achille in Sciro, la meilleure oeuvre dramatique de Métastase, qui avait été mise en musique par Caldara, en 1736, et représentée aux fêtes du mariage de Marie-Thérèse. Métastase fut aussi frappé de sa voix et de sa méthode qu'il l'avait été à la première audition; mais il était résolu à se renfermer dans le même silence froid et gêné qu'elle avait gardé durant le récit de sa maladie. Il n'y réussit point; car il était artiste en dépit de tout, le digne homme, et quand un noble interprète fait vibrer dans l'âme du poëte les accents de sa muse et le souvenir de ses triomphes, il n'est guère de rancune qui tienne.