—Enfant! dit le Porpora, on n'est jamais las de vivre quand on est riche, honoré, adulé et bien portant; et quand on n'a jamais eu d'autres soucis et d'autres passions que celle-là, on ment et on joue la comédie quand on maudit l'existence.

—Ne dites pas qu'il n'a jamais eu d'autres passions. Il aimé la Marianna, et je m'explique pourquoi il a donné ce nom chéri à sa filleule et à sa nièce Marianna Martiez…»

Consuelo avait failli dire l'élève de Joseph; mais elle s'arrêta brusquement.

«Achève, dit le Porpora, sa filleule, sa nièce ou sa fille.

—On le dit; mais que m'importe?

—Cela prouverait, du moins, que le cher abbé s'est consolé assez vite de l'absence de sa bien-aimée; mais lorsque tu lui demandais (que Dieu confonde ta stupidité!) pourquoi sa chère Marianna n'était pas venue le rejoindre ici, il ne t'a pas répondu, et je vais répondre à sa place. La Romanina lui avait bien, en effet, rendu les plus grands services qu'un homme puisse accepter d'une femme. Elle l'avait bien nourri, logé, habillé, secouru, soutenu en toute occasion; elle l'avait bien aidé à se faire nommer poeta cesareo. Elle s'était bien faite la servante, l'amie, la garde-malade, la bienfaitrice de ses vieux-parents. Tout cela est exact. La Marianna avait un grand coeur: je l'ai beaucoup connue; mais ce qu'il y a de vrai aussi, c'est qu'elle désirait ardemment se réunir à lui, en se faisant admettre au théâtre de la cour. Et ce qu'il y a de plus vrai encore, c'est que monsieur l'abbé ne s'en souciait pas du tout et ne le permit jamais. Il y avait bien entre eux un commerce de lettres les plus tendres du monde. Je ne doute pas que celles du poëte ne fussent des chefs-d'oeuvre. On les imprimera: il le savait bien. Mais tout en disant à sa dilettissima amica qu'il soupirait après le jour de leur réunion, et qu'il travaillait sans cesse à faire luire ce jour heureux sur leur existence, le maître renard arrangeait les choses de manière à ce que la malencontreuse cantatrice ne vînt pas tomber au beau milieu de ses illustres et lucratives amours avec une troisième Marianna (car ce nom-là est une heureuse fatalité dans sa vie), la noble et toute-puissante comtesse d'Althan, favorite du dernier César. On dit qu'il en est résulté un mariage secret; je le trouve donc fort mal venu à s'arracher les cheveux pour cette pauvre Romanina, qu'il a laissée mourir de chagrin tandis qu'il faisait des madrigaux dans les bras des dames de la cour.

—Vous commentez et vous jugez tout cela avec un cynisme cruel, mon cher maître, reprit Consuelo attristée.

—Je parle comme tout le monde; je n'invente rien; c'est la voix publique qui affirme tout cela: Va, tous les comédiens ne sont pas au théâtre; c'est un vieux proverbe.

—La voix publique n'est pas toujours la plus éclairée, et, en tous cas, ce n'est jamais la plus charitable. Tiens, maître, je ne puis pas croire qu'un homme de ce renom et de ce talent ne soit rien de plus qu'un comédien en scène. Je l'ai vu pleurer des larmes véritables, et quand même il aurait à se reprocher d'avoir trop vite oublié sa première Marianna, ses remords ne feraient qu'ajouter à la sincérité de ses regrets d'aujourd'hui. En tout ceci, j'aime mieux le croire faible que lâche. On l'avait fait abbé, on le comblait de bienfaits; la cour était dévote; ses amours avec une comédienne y eussent fait grand scandale. Il n'a pas voulu précisément trahir et tromper la Bulgarini: il a eu peur, il a hésité, il a gagné du temps,… elle est morte…

—Et il en a remercié la Providence, ajouta l'impitoyable maestro. Et maintenant notre impératrice lui envoie des boîtes et des bagues avec son chiffre en brillants; des plumes de lapis avec des lauriers en brillants; des pots en or massif remplis de tabac d'Espagne, des cachets faits d'un seul gros brillant, et tout cela brille si fort, que les yeux du poëte sont toujours baignés de larmes.