—O mon Dieu! pensai-je, si c'est un rêve, faites que je ne m'éveille point.

Une minute après, le généreux épicier était dans ma chambre et m'offrait son bras pour descendre. J'étais ému jusqu'aux larmes et je lui pressai les mains avec une effusion qui le surprit, tant son action lui paraissait naturelle.

Au seuil de ma maison, je trouvai Cora qui venait pour aider son père à me soutenir en traversant la rue. Jusque-là je me sentais la force d'aller vers elle; mais dès qu'elle toucha mon bras, dès que sa main longue et blanche effleura mon coude, je me sentis défaillir, et je perdis le sentiment de mon bonheur pour l'avoir senti trop vivement.

Je revins à moi sur un grand fauteuil de cuir à clous dorés, qui, depuis cinquante ans, servait de trône au patriarcal épicier. Sa digne compagne me frottait les tempes avec du vulnéraire, et Cora, la belle Cora, tenait sous mes narines son mouchoir imbibé d'alcool. Je faillis m'évanouir de nouveau; je voulus remercier, mais je n'avais pas d'expressions pour peindre ma gratitude; pourtant, dans un moment où l'épicier, me voyant mieux, se retirait, et ou sa femme passait dans l'arrière-boutique pour me chercher un verre d'eau de réglisse, je dis à Cora en levant sur elle mon oeil languissant:

—Ah! Madame, pourquoi ne m'avoir pas laissé mourir? j'étais si heureux tout à l'heure!

Elle me regarda d'un air étonné et me dit d'un ton affectueux:—Remettez-vous, Monsieur, vous avez de la fièvre, je le vois bien.

Quand je fus tout à fait remis de mon trouble, l'épicière retourna à la boutique, et je restai seul avec Cora.

Comme le coeur me battit alors! Mais elle était calme, et sa sérénité m'imposait tant de respect que je pris sur moi de paraître calme aussi.

Cependant ce tête-à-tête devint pour moi d'un cruel embarras. Cora n'aimait point à parler. Elle répondait brièvement à toutes les choses que je tirais de mon cerveau avec d'incroyables efforts, et, quoi que je fisse, jamais ses réponses n'étaient de nature à nouer l'entretien; sur quelque matière que ce fût, elle était de mon avis. Je ne pouvais pas m'en plaindre, car je lui disais de ces choses sensées qu'il n'est pas possible de combattre à moins d'être fou. Par exemple, je lui demandai si elle aimait la lecture.—Beaucoup, me répondit-elle.—C'est qu'en effet, repris-je, c'est une si douce occupation!—En effet, reprit-elle, c'est une très-douce occupation.—Pourvu, ajoutai-je, que le livre qu'on lit soit beau et intéressant.—Oh! certainement, ajouta-t-elle.—Car, poursuivis-je, il en est de bien insipides.—Mais aussi, poursuivit-elle, il en est de bien jolis.—Cet entretien eut pu nous mener loin si je me fusse senti la hardiesse de l'interroger sur le genre de ses lectures. Mais je craignis que cela ne fût indiscret, et je me bornai à jeter un regard furtif sur le livre entr'ouvert au pied de la giroflée. C'était un roman d'Auguste Lafontaine. J'eus la sottise d'en être affecté d'abord. Et puis, en y réfléchissant, je trouvai dans le choix de cette lecture une raison d'admirer la simplicité et la richesse d'un coeur qui pouvait puiser là des émotions attachantes. Je parcourus de l'oeil une pile de volumes délabrés qui gisaient sur un rayon près de moi. Je ne nommerai point les auteurs chéris de ma Cora; les lecteurs blasés en riraient, et moi, dans ma vaine enflure de poëte, je faillis en être froissé.... Mais je revins bientôt à la raison en comparant les ressources d'un esprit si neuf et d'une âme si virginale à la vieillesse prématurée de nos imaginations épuisées. Il y avait dans la vie intellectuelle des trésors auxquels Cora n'avait pas encore touché, et l'homme qui serait assez heureux pour les lui révéler verrait s'épanouir sous son souffle la plus belle oeuvre de la création, le coeur d'une femme ingénue!...

Je rentrai chez moi enthousiasmé de Cora, dont l'ignorance était si candide et si belle. J'attendis l'heure d'y retourner le jour suivant, sans pourtant espérer cette nouvelle faveur. Elle reparut avec sa mère, qui m'invita à descendre. Quand je fus installé dans le grand fauteuil, je vis une sorte d'agitation inquiète dans la famille. Puis l'épicier s'assit vis-a-vis de moi avec un air hypocritement naïf. J'étais agité moi-même, je craignais et je désirais l'explication de cette contenance.