—Puisque vous vous trouvez bien ici, monsieur Georges, dit-il enfin en posant ses deux mains sur ses rotules replètes, j'espère que vous y viendrez sans façon vous reposer tant que vous ne serez pas assez fort pour aller vous distraire ailleurs.

—Généreux homme! m'écriai-je.

—Non, dit-il en souriant, cela ne vaut point un remerciement: entre voisins on se doit assistance, et, Dieu merci! nous n'avons jamais refusé la nôtre aux honnêtes gens: car je présume que vous êtes un brave jeune homme, monsieur Georges, vous en avez parfaitement l'air, et je me sens de la confiance en vous.

—J'en suis honoré, répondis-je avec embarras.

—Ainsi, Monsieur, poursuivit le digne homme avec gaieté, en se levant, restez avec notre Cora tant que vous voudrez. C'est une fille d'esprit, voyez-vous! une personne qui a vécu dans les livres, et dont la mère n'a jamais voulu contrarier le goût. Aussi, elle en sait plus que nous à présent, et vous trouverez de l'agrément dans sa société, j'en réponds.

—Il y a bien longtemps, répondis-je en rougissant et en jetant sur Cora un regard timide, que je me serais estimé heureux de cette faveur.... Elle est venue bien tard, hélas! au gré de mon impatience....

—Ah! dame, dit l'épicier en ricanant, c'est qu'il y a deux mois, voyez-vous, la chose n'était pas possible. Cora n'était pas mariée, et...à moins de se présenter ici avec l'intention de l'épouser, avec de bonnes et franches propositions de mariage, aucun garçon n'obtenait de sa mère l'entrée de cette chambre. Vous savez, Monsieur, comme il faut veiller sur une jeune fille pour empêcher les mauvaises langues de lui faire tort; à présent que voici l'enfant établie, comme nous sommes sûrs de sa moralité, nous la laissons tout à fait libre, et puis...d'ailleurs (ici l'épicier baissa la voix), pâle et faible comme vous voilà, personne ne pensera que vous songiez à supplanter un mari jeune et bien portant.... L'épicier termina sa phrase par un gros rire. Je devins pâle comme la mort, et je n'osai pas lever les yeux sur Cora.

—Tenez, tenez, ne vous fâchez pas d'une plaisanterie, mon cher voisin, reprit-il: vous ne serez pas toujours convalescent, et bientôt peut-être les pères et les maris vous surveilleront de plus près.... En attendant, restez ici; Cora vous tiendra compagnie, et d'ailleurs je crois qu'elle a quelque chose à vous dire.

—A moi? m'écriai-je en regardant Cora.

—Oui, oui, reprit le père, c'est une petite affaire délicate...voyez-vous, et qu'une jeune femme entendra mieux qu'un vieux bonhomme. Allons, au revoir, monsieur Georges.