Vous seriez bien bonne et bien gentille de tâcher de le faire coucher chez vous pour Noël. Madame Dudevant, qui s'en est chargée, le rendra bien malheureux, je crains, à force de sermons et de niaiseries. En l'envoyant chercher chez elle dans la journée, vous pourriez le garder, en lui écrivant une petite lettre. Au reste, Boucoiran se concertera à cet égard avec vous et vous épargnera les courses et les ennuis.
Adieu, ma chère maman; je vous remercie mille fois de vos bontés pour moi et mes enfants. Je suis tranquille sur le compte de Maurice, puisque vous vous chargez de lui. Je pars bien portante ce soir. Je vous écrirai sitôt mon arrivée quelque part. Je vous embrasse de toute mon âme.
AURORE.
CIX
A M. MAURICE DUDEVANT, AU COLLÈGE HENRI IV, A PARIS
Marseille, 18 décembre 1833.
Mon cher petit,
Je suis à Marseille, après avoir toujours voyagé, soit en voiture, soit en bateau, depuis le jour où je t'ai quitté. J'ai descendu le Rhône sur le bateau à vapeur et je vais m'embarquer sur la mer pour aller en Italie. Je n'y resterai pas longtemps; ne te chagrine pas. Ma santé me force à passer quelque temps dans un pays chaud. Je retournerai près de toi, le plus tôt possible. Tu sais bien que je n'aime pas à vivre loin de mes petits miochons, bien gentils tous deux, et que j'aime plus que tout au monde. Je voudrais bien vous avoir avec moi et vous mener partout où je vais. Mais ta soeur n'est pas assez grande, et, toi, il faut que tu fasses ton éducation.
Tu le sais, mon cher enfant, c'est indispensable et tu es bien décidé à t'y livrer de tout ton coeur: J'ai été bien heureuse, quand M. Gaillard[1] m'a dit que tu étais un brave garçon, que tu faisais ton possible pour contenter tes maîtres, et qu'il avait bonne opinion de toi. C'est ainsi, j'espère, qu'on me parlera toujours de toi. Tu ne m'as jamais causé de chagrin sous ce rapport et tu feras le bonheur de ma vie, si tu le veux.
J'ai été ce matin me promener au bord de la mer. J'ai mangé des coquillages tout vivants et dont les coquilles étaient très jolies. J'ai pensé à toi qui les aimes tant, et je n'ai pas voulu en chercher dans le sable, parce que tu n'étais pas là pour m'aider et que je ne me serais pas amusée. Quand tu seras en âge de quitter le collège et d'interrompre tes études, nous voyagerons ensemble. Tu te souviens que nous avons déjà voyagé tous deux et que nous nous amusions comme deux bons camarades. Nous n'avons peur de rien, ni l'un ni l'autre; nous mangeons comme deux vrais loups, et tu dors sur mes genoux comme une grosse marmotte.