Oh! alors, je vous porterai sur mon dos. Je vous ferai la cuisine. Je laverai vos assiettes. Tout ce que vous me direz, me semblera divin. Si vous marchez dans quelque chose de sale, e trouverai que cela sent bon. Je vous verrai avec les mêmes yeux que j'ai pour moi-même quand je me porte bien et que je suis de bonne humeur; c'est-à-dire, que je me considère comme une perfection, et que tout ce qui n'est pas de mon avis est l'objet de mon profond mépris. Arrangez-vous donc pour que je vous fasse entrer dans mes yeux, dans mes oreilles, dans mes veines, dans tout mon être. Vous saurez alors que personne sur la terre n'aime plus que moi, parce que j'aime sans rougir de la raison qui me fait aimer. Cette raison, c'est la reconnaissance que j'ai pour ceux qui m'adoptent. Voilà mon résumé. Il n'est pas modeste; mais il est très sincère. Je considère comme un amphigouri de paroles toute amitié qui ne convient pas de sa partialité, de son impudence, de sa camaraderie, de tout ce qui fait que le monde se moque et dit: «Ils s'adorent entre eux (asinus asinum).» S'il en est autrement, dites-moi qui m'aimera sur la terre? Qui est semblable à un autre? Qui n'est pas choqué et blessé cent fois par jour par son meilleur ami, s'il veut l'examiner des sommets planchiques de l'analyse, de la philosophie, de la critique, de l'esthétique (et tout ce qui rime en ique)? Il faut toujours trouver que notre ami a raison, même dans les choses où nous aurions tort de l'imiter. Pour cela, il faut être sûr que l'être auquel on confère ce grand droit et ce grand titre d'ami ne fera jamais que des choses bonnes ou excusables, ou dignes de miséricorde.

Songez-y donc, et voyez si vous pouvez être ainsi pour moi. J'aimerais mieux terminer tout de suite nos relations et, m'en tenir avec vous à des, froideurs gauches, seule chose dont je sois capable quand je n'aime pas, que de vous tromper sur les aspérités de mon charmant caractère. Mais je serais bien malheureuse pourtant de rencontrer une femme comme vous, et de ne pas engrener le rouage de ma vie au sien.

Bonsoir, mon amie; répondez-moi tout de suite, et longuement. Si vous ne sentez rien pour moi, dites-le. Je ne vous en voudrai pas. Je vous estimerai pour votre franchise. Si vous vous méfiez, dites-le encore: cela me laissera l'espérance, car les défauts que j'ai sont de nature à être tolérés, et peut-être adoucis par vous.

Je me suis permis de vous dédier Simon, conte assez gros qui va paraître dans la Revue. Comme je ne sais quelle est la position extérieure que vous avez adoptée à Genève, j'ai fait cette dédicace excessivement mystérieuse, et telle qu'on ne vous devinera pas,—à moins, que vous ne m'autorisiez à m'expliquer davantage.

Je ne vous disais rien de ma vie. Il faut que vous sachiez que je suis toujours à la campagne, chez moi. Je plaide en séparation contre mon époux, qui a déguerpi, me laissant maîtresse du champ de bataille j'attends la décision du tribunal. Je suis donc toute seule dans cette grande maison isolée; il n'y a pas un domestique qui couche sous mon toit, pas même un chien. Le silence est si profond la nuit (vous ne voudrez pas me croire, et pourtant c'est certain), que, quand j'ouvre ma fenêtre et que le vent n'est pas contraire, j'entends distinctement sonner l'horloge de la ville, qui est à une grande lieue de chez moi, à vol d'oiseau. Je ne reçois personne, je mène une vie monacale. J'attends l'issue de mon procès, d'où dépend le pain de mes vieux jours; car vous pensez bien, que je n'amasserai jamais un denier pour payer l'hôpital où la tendresse d'un mari me laisserait mourir.

Mais voyez! Il a eu l'heureuse idée de vouloir me tuer un soir qu'il était ivre. En attendant que cette benoîte fantaisie de meurtre conjugal me rende mon pays, ma vieille maison et cinq ou six champs de blé qui me nourriront quand mes longues veilles m'auront jetée dans l'idiotisme, je fais le Sixte-Quint. Mon cheval est rentré sous le hangar et on n'entend pas voler une mouche autour de mon cloître désert.

Le jardinier et sa femme, qui sont mes factotums, m'ont suppliée de ne pas les faire demeurer dans la maison. J'ai voulu en savoir le motif. Enfin le mari, baissant les yeux d'un air modeste, m'a dit: «C'est que madame a une tête si laide, que ma femme, étant enceinte, pourrait être malade de peur.» Or c'est de la tête de mort qui est sur ma table, dont il voulait parler (du moins à ce qu'il m'a juré ensuite); car je trouvai la plaisanterie de fort mauvais goût et je me fâchai.—Ensuite j'ai songé que cette tête si laide ferait grand effet. J'ai permis à mon jardinier de s'éloigner et de garder la pensée que cette tête était un signe de pénitence et de dévotion.

Ainsi, à l'heure qu'il est, à une lieue d'ici, quatre mille bêtes me croient à genoux dans le sac et dans la cendre, pleurant mes péchés comme Madeleine. Le réveil sera terrible. Le lendemain de ma victoire, je jette ma béquille, je passe au galop de mon cheval aux quatre coins de la ville. Si vous entendez dire que je suis convertie à la raison, à la morale publique, à l'amour des lois d'exception, à Louis-Philippe, le père tout-puissant, et à son fils Poulot-Rosolin, et à sa sainte Chambre catholique, ne vous étonnez de rien. Je suis capable de faire une ode au roi, ou un sonnet à M. Jacqueminot.

Je vous écris tout ce qu'il y a de plus bête. Tâchez d'en faire autant pour vous mettre à mon niveau. Il n'y a pas à dire, vous y êtes forcée.

Bonsoir. A vous.