Dabord, j'avais de mon histoire par-dessus la tête, et, si j'avais pu oublier que j'existais, je l'aurais fait de bon coeur. J'ai permis que ma biographie matrimoniale fût insérée dans le Droit; tu la liras, ou tu l'as lue. Dispense-moi donc de t'en embêter une seconde fois.

Ensuite, je n'ai pas cru manquer à l'amitié, j'ai cru user de son plus doux privilège en me reposant sur mes lauriers. Ma paresse a fait des mécontents, des grognons. Tu n'en es pas, toi qui es si doux, si affectueux, si sympathique. Dis-moi que tu n'as pas songé à me bouder, que tu n'as pas douté de mon affection, et n'en parlons plus.

Que fais-tu? donne-moi de tes nouvelles. Moi, je végète. Couchée sur une terrasse, dans un site délicieux, je regarde les hirondelles voler, le soleil se lever, se coucher, se barbouiller le nez de nuages, les hannetons donner de la tête contre les branches, et je ne pense à rien du tout, sinon qu'il fait beau et que nous sommes au mois de mai. Je suis dans le plus parfait et dans le plus désirable des crétinismes connus.

M. D… est toujours campé à Nohant, tandis que mes bons amis de la Châtre continuent à me donner l'hospitalité. J'attends qu'il formule un acte d'appel ou qu'il prenne le parti de se tenir pour battu. Mon sort est donc encore incertain, non pour l'avenir, mais pour la saison présente. Je gagnerai, mais je voudrais bien que ce fût fini. On me dit qu'il désire entrer en arrangement, je ne m'y refuserai pas si c'est de l'argent seulement qu'il demande. Je suis ici en attendant une fin à ces incertitudes.

Bonsoir, bon petit enfant! je t'embrasse fraternellement.

GEORGE.

CXLIV

A MADAME D'AGOULT, A GENÈVE

La Châtre, 25 mai 1836.

Vous avez bien fait de décacheter ma lettre, c'est une bonne action dont je vous remercie, puisqu'elle me vaut une si bonne et si affectueuse réponse. La seule chose qui me peine véritablement, c'est votre départ si prochain pour l'Italie. J'aurai beau faire, je ne serai pas libre avant les vacances; mais il ne me sera plus aussi facile d'aller vous rejoindre, car où vous trouverais-je? Quoi que vous fassiez, ne quittez aucune ville sans m'écrire, ne fût-ce que deux lignes, pour me dire où vous êtes et combien de temps vous y restez. Rien ne me fera renoncer à l'espérance d'aller vivre quelques semaines près de vous. C'est un des plus doux rêves de ma vie, et, comme, sans en avoir l'air, je suis très persévérante dans mes projets, soyez sûre que, malgré les destins et les flots, je les réaliserai.