Je vous écrirai plus au long dans quelques jours, pour vous dire ce que je fais ici. Je m'embarque sur la mer orageuse de la littérature. Il faut vivre. Je ne suis pas riche maintenant, mais je me porte bien, et, quand de longues lettres de vous me parleront de votre amitié et de mon fils, je serai gaie.

Un mot cependant avant de vous dire bonsoir. Vous m'avez mal comprise si vous avez cru que ce serait par rapport aux convenances, à l'opinion, que j'ai refusé de vous accompagner à Nîmes. Les convenances sont la règle des gens sans âme et sans vertu. L'opinion est une prostituée qui se donne à ceux qui la payent le plus cher. Ce n'est pas non plus pour ne pas déplaire à mon mari. Je m'explique. Ce n'est pas à cause de l'humeur qu'il en aurait, et des reproches amers ou mordants qui m'en reviendraient. Vous remarquez fort bien que j'ai bravé cette humeur et supporté ces reproches en beaucoup d'autres occasions. J'ajouterai que je l'ai fait souvent pour des gens que j'aimais bien moins que vous. Mais c'est à cause de vous. C'est parce que je ne veux pas que vous deveniez un objet de méfiance et d'aversion qu'on chercherait à éloigner. Vous pensez rester plus de deux ans avec nous? Je ne le sais pas, mon enfant; mais je voudrais que ce fût pour toute la vie. Or vous témoigner une préférence marquée, une estime particulière, ce serait… Au reste, vous savez comme cela a réussi autrefois entre nous. Ils m'ont appris qu'il fallait cacher mes plus nobles affections, comme des sentiments coupables. Ne voulant pas les rompre, je saurai avoir à cause de vous, mon cher Jules, des ménagements que je dédaignerais s'il ne s'agissait que de moi.

Bonsoir, cher enfant; je vous aime bien, et serai toujours votre seconde mère. Écrivez-moi aussitôt que vous serez chez nous. Dites-moi un peu comment ou me traite là-bas. Il est toujours bon de savoir ce que les autres pensent de vous.

Je vous embrasse de tout mon coeur.

LV

A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE

Paris, 18 janvier 1831.

Ma chère petite maman,

L'ami Pierret m'a lu ce matin le passage de votre lettre me concernant. Je vous remercie du désir que vous témoignez de me voir. Il est bien réciproque. Je compte rester ici deux mois au moins, ainsi je ne puis manquer de vous embrasser cette année. Je n'oserais pas vous prier d'avancer pour moi votre retour. Je craindrais trop de causer du chagrin à Caroline, si heureuse de vous avoir près d'elle. Elle me reprocherait peut-être de vous enlever. Ne croyez point, comme vous semblez le témoigner à notre ami Pierret, que j'éprouve aucun sentiment de jalousie envers ma soeur. Ce serait un sentiment bien bas. Je ne voudrais pas l'éprouver, quand même il s'agirait d'une personne indifférente, à plus forte raison à son égard.

Vous demandez ce que je viens faire à Paris. Ce que tout le monde y vient faire, je pense: me distraire, m'occuper des arts qu'on ne trouve que là dans tout leur éclat. Je cours les musées; je prends des leçons de dessin; tout cela m'occupe tellement, que je ne vois presque personne. Je n'ai pas encore été à Saint-Cloud. Depuis plusieurs jours, c'est une partie arrangée avec Pierret; mais le mauvais temps l'ajourne. Je n'ai pas vu non plus M. de Villeneuve[1], ni mes amies de couvent. Je n'ai pas le temps; puis il faut faire des toilettes, un peu de cérémonie, et cela m'ennuie. Depuis si longtemps, je ne sais ce que c'est que la contrainte des salons. Je veux vivre un peu pour moi. Il en est temps.