Je reçois souvent des lettres de mon petit Maurice. Il se porte bien, ainsi que sa soeur. Maurice a un très bon instituteur, fixé près de lui pour deux ans au moins. Cette sécurité me donne un peu plus de liberté. Ne lui étant plus absolument nécessaire, je compte venir plus souvent à Paris que je n'ai fait jusqu'ici, à moins que je ne m'y ennuie, ce qui pourrait bien m'arriver. Jusqu'à présent, je n'en ai pas eu le temps, et, si je continue à m'y trouver bien, je ne retournerai chez moi qu'au commencement d'avril.
Vous le voyez, ma chère maman, je ne puis manquer de vous embrasser cet hiver; car vous ne resterez pas tout ce temps-là loin de Paris. S'il en était ainsi, j'irais, avant de retourner à Nohant, passer huit jours à Charleville. J'aurais le plaisir d'embrasser ma soeur en même temps que vous; mais, je le répète, je ne veux en aucune manière vous prier de la quitter pour moi. Vous devez apprécier la délicatesse du sentiment qui me force à vous exprimer avec réserve le désir que j'ai d'embrasser ma chère maman.
Vous voulez faire un cadeau à Maurice? Je n'ose pas vous dire qu'il vaudrait mieux en faire deux à Oscar. Je sais le plaisir qu'on éprouve à donner, et je vous en remercie tendrement de la part de Maurice et de la mienne.
[1] Le comte René de Villeneuve, cousin de George Sand.
LVI
A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
Paris 19 janvier 1831.
Mon cher camarade,
Il y a huit jours, nous étions convenus de vous écrire; mais, pour cela, nous voulions avoir de l'esprit comme quatre, et nous avions résolu de nous réunir Alphonse, Jules, Pyat et moi. Or, comme c'est chose assez difficile de nous trouver ensemble, je prends le parti de commencer. D'abord, je veux vous dire, mon cher ami, que vous êtes bien ridicule, de revenir au moment où je quitte le pays. Vous pouviez bien attendre encore un ou deux mois. Nous aurions été charmants ici tous ensemble.
Nous n'aurions pas eu les bords de l'Indre, c'est vrai; mais la Seine est beaucoup plus saine. Nous n'aurions pas eu les Couperies; mais nous aurions eu les Tuileries. Nous n'aurions pas mangé le lait champêtre dans des écuelles rustiques; mais nous aurions respiré l'odeur balsamique des pommes de terre frites et des beignets du pont Neuf; ce qui a bien son mérite, quand on n'a pas le sou pour dîner. Ne pourriez-vous assassiner tout doucement votre farinier, afin d'en venir chercher un autre à Étampes ou aux environs? Je suis pour le coup de poignard, c'est une manière si généralement goûtée qu'on ne peut plus en vouloir aux gens qui s'en servent.