J'aime toujours M. Duris-Dufresne de passion. Je vous dirai que j'ai vu madame Bertrand à la Chambre des députés. Elle était derrière moi dans la tribune des dames. Je lui ai offert ma place. J'ai été honnête, elle a été gracieuse, et l'histoire finit là.

[1] Archevêque de Paris

LXII

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

Paris, 6 mars 1831.

Vous êtes un fichu paresseux mon cher camarade! Si nous n'étions d'anciens amis, je me fâcherais; mais il faut bien vous pardonner, car on ne refait pas de vieux amis du jour au lendemain. Savez-vous qu'il se passe de belles choses, ici? C'est vraiment très drôle à voir. La révolution est en permanence comme la Chambre. Et l'on vit aussi gaiement, au milieu des baïonnettes, des émeutes et des ruines, que si l'on était en pleine paix. Moi, ça m'amuse. J'en suis fâchée pour ceux à qui ça déplaît; mais nous sommes au monde pour rire ou pour pleurer de ce que nous voyons faire. Et, bien que je pleure quelquefois tout comme une autre, pour le plus souvent je ris.

Dites-moi donc, mon camarade, vous avez parfois l'humeur bien noire, à ce qu'il paraît? Le moyen de s'en dispenser? Chez moi, la peine ne creuse guère; chez vous, l'ennui se cramponne, du moins je crois le voir à quelques phrases de votre lettre. Cela ne me surprend point: l'air du pays n'est pas léger, la société n'est pas délicate, les cancans ne sont pas spirituels et les plaisirs ne sont pas du tout. On vit en tous lieux, je le sais, mais avec des intérêts, un ménage, une occupation personnelle, des projets et des profits. A votre âge, on n'a rien de tout cela, et au mien… que vous dirai-je? cela ne suffit pas encore. Un peu de patience! quand nous aurons quarante ans, nous serons les meilleurs Berrichons du monde.

En attendant, il faut bien varier un peu la vie. Au lieu de vous faire des sermons, je vous engagerai à venir à Paris le plus que vous pourrez. Je sais que les parents ne lâchent guère leurs enfants; mais vous qu'on aime et qu'on gâte passablement, si vous montriez un désir bien prononcé, vous ne trouveriez pas de résistance. Si l'on voulait m'écouter, je parlerais bien pour vous, tant je suis pénétrée de l'impossibilité de vivre heureux à la Châtre quand on n'est ni vieux, ni père de famille, ni raisonnable par force.

Je ne suis pas de ceux qui disent: Vivre, c'est s'amuser, ou plutôt je ne l'entends pas comme eux. Ce n'est pas l'Opéra qu'il vous faut tous les jours pour passer agréablement la soirée. L'Opéra est chose délicieuse, mais on peut rire ailleurs et de tout son coeur. Odry même, le sublime Odry, n'est pas indispensable à ma félicité, quoiqu'il y contribue puissamment. Je m'amuse partout.—Partout (entendons-nous) où je ne vois pas la haine, le soupçon, l'injustice et l'aigreur empester l'air que je respire. Si les gens n'étaient pas méchants, je leur passerais bien d'être bêtes; mais, pour notre malheur, ils sont l'un et l'autre. Voilà pourquoi la province est odieuse. Il y a un venin caché partout, et l'on peut dire d'elle ce que Victor Hugo dit de la prison: Vous y cueillez une fleur, et elle pique ou elle pue. C'est barroque, mais c'est vrai.

Il me tarde pourtant de retourner en Berry; car j'ai des enfants que j'aime plus que tout le reste. Sans l'espoir de leur être plus utile un jour avec la plume du scribe qu'avec l'aiguille de la ménagère, je ne les quitterais pas si longtemps. Je veux, malgré les difficultés sans nombre que je rencontre, faire les premiers pas dans cette carrière épineuse.