Je me suis enfin décidée à écrire dans le Figaro, et je suis charmée que vous y soyez abonné; ce sera une manière de causer avec vous, surtout si M. de Latouche a souvent la bonne idée de me faire faire des articles comme celui de Molinara, article dont le coeur a fait les frais plus que l'esprit. C'est dans son cabinet, à sa table, moitié avec lui, que j'ai écrit cette idylle dont le bon public parisien (public excellent, d'ailleurs, dont le métier est d'être dupe) cherchait le mot avec d'incroyables efforts le lendemain.

Vous auriez ri de voir les bons bourgeois du café Conti… (Vous connaissez sûrement le café Conti, vis-à-vis le pont Neuf? Vous y avez déjeuné plus d'une fois, et moi aussi.) Vous auriez ri (que je dis) si vous les aviez vus, le nez sur le Figaro et se donnant à tous les diables pour savoir quelle énigme politique leur cachait cette Molinara et ce polisson de moulin.

D'aucuns disaient: «C'est un emblème;» d'aucuns répondaient: «C'est une anagramme;» et d'aucuns reprenaient: «C'est un logogryphe.»—Qui donc est cette meunière? C'est Delphine Gay!—Oh! non, c'est la duchesse de Berry.—Bah! c'est la femme du dey d'Alger.—Dans tous les cas, c'est bien savant, on n'y comprend goutte.»

Moi, je riais non pas dans ma barbe, mais dans ma tabatière, et je leur disais d'un air mystérieux: «Messieurs, je sais de bonne part que c'est la femme du pape.» A quoi ils répondaient: «Pas possible?—Parole d'honneur!»

Vous avez vu depuis, un grand article intitulé Vision. M. de Latouche l'a trouvé très remarquable et m'a priée en quelque sorte de le lui donner. Il est de J.S…, qui me l'avait confié et qui n'a pas été très content de le voir mutilé et raccourci. Il le destinait au Voleur, et, moi, je l'ai volé, au profit du Figaro. Dans le même numéro, une bigarrure (la première) fait grand scandale. Elle n'a rien de joli; mais, comme elle tombe d'aplomb sur le ridicule de la circonstance, les rieurs s'en sont emparés, le roi citoyen s'en est offensé, et M. Nestor Roqueplan, le signataire du journal, au moment de recevoir la croix (dont Sa Majesté n'est pas chiche d'ailleurs), se l'est vu refuser à cause de l'article susdit, dont il est responsable. C'est pourtant moi qu'a fait ce coup-là! J'en peux pas revenir et j'en ris à me démettre les mandibules. O auguste juste milieu de la Châtre, que diras-tu de mon imprudence!

M. de Latouche, de son côté, ne s'était pas gêné d'annoncer des
croisées à louer pour voir passer la première émeute que ferait M.
Vivien
. Toutes ces gentillesses ont indisposé le roi citoyen et papa
Persil, qui lui a dit comme ça:

—Tonnerre de Dieu, sire, c'est trop fort!

—Vous croyez? qu'a dit le roi citoyen, faut-il que je me fâche?

—Oui, sire, faut vous fâcher.

Alors le roi citoyen s'est fâché. Et voilà qu'on a saisi le Figaro et qu'on lui intente un procès de tendance. Si on incrimine les articles en particulier, le mien le sera pour sûr. Je m'en déclare l'auteur et je me fais mettre en prison. Vive Dieu! quel scandale à la Châtre! Quelle horreur, quel désespoir dans ma famille! Mais ma réputation est faite et je trouve un éditeur pour acheter mes platitudes et des sots pour les lire. Je donnerais neuf francs cinquante centimes pour avoir le bonheur d'être condamnée.