J'ai encore un mot à vous dire. Ne montrez jamais mes lettres qu'à votre mère, à votre femme, ou à votre meilleur ami. C'est une sauvagerie et une manie que j'ai au plus haut degré. L'idée que je n'écris pas pour la personne seule à qui j'écris, ou pour ceux qui l'aiment complètement, me glacerait sur-le-champ le coeur et la main. Chacun a son défaut. Le mien est une misanthropie d'habitudes extérieures, quoique, au fond, je n'aie guère d'autre passion maintenant que l'amour de mes semblables; mais ma personnalité n'a que faire dans les faibles services que mon coeur et ma foi peuvent rendre en ce monde.

Quelques-uns m'ont fait beaucoup de peine sans le savoir, en parlant et en écrivant sur ma personne, mes faits et gestes, même en bien et avec bonne intention. Respectez la maladie d'esprit de celle que vous appelez votre mère.

CCXVIII

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS

Nohant, 23 août 1842

Mademoiselle,

J'ai reçu à Paris, où je viens de passer quelques jours, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire il y a deux mois. Je répondrais mal à la confiance dont vous m'honorez si je n'essayais pas de vous dire mon opinion sur votre situation présente. Cependant, je suis un bien mauvais juge en pareille matière, et je n'ai point du tout le sens de la vie pratique. Je vous prie donc de regarder le jugement très bref que je vais vous soumettre comme une synthèse d'où je ne puis redescendre à l'analyse, parce que les détails de l'existence ne se présentent à moi que comme des romans plus ou moins malheureux et dont la conclusion ne se rapporte qu'à une maxime générale: changer la société de fond en comble.

Je trouve la société livrée au plus affreux désordre, et, entre toutes les iniquités que je lui vois consacrer, je regarde, en première ligne, les rapports de l'homme avec la femme établis d'une manière injuste et absurde. Je ne puis donc conseiller à personne un mariage sanctionné par une loi civile qui consacre la dépendance, l'infériorité et la nullité sociale de la femme. J'ai passé dix ans à réfléchir là-dessus, et, après m'être demandé pourquoi tous les amours de ce monde, légitimés ou non légitimés par la société, étaient tous plus ou moins malheureux, quelles que fussent les qualités et les vertus des âmes ainsi associées, je me suis convaincue de l'impossibilité radicale de ce parfait bonheur, idéal de l'amour, dans des conditions d'inégalité, d'infériorité et de dépendance d'un sexe vis-à-vis de l'autre. Que ce soit la loi, que ce soit la morale reconnue généralement, que ce soit l'opinion ou le préjugé, la femme, en se donnant à l'homme, est nécessairement ou enchaînée ou coupable.

Maintenant, vous me demandez si vous serez heureuse par l'amour et le mariage. Vous ne le serez ni par l'un ni par l'autre, j'en suis bien convaincue. Mais; si vous me demandez dans quelles conditions autres je place le bonheur de la femme, je vous répondrai que, ne pouvant refaire la société, et sachant bien qu'elle durera plus que notre courte apparition actuelle en ce monde, je la place dans un avenir auquel je crois fermement et où nous reviendrons à la vie humaine dans des conditions meilleures, au sein d'une société plus avancée, où nos intentions seront mieux comprises et notre dignité mieux établie.

Je crois à la vie éternelle, à l'humanité éternelle, au progrès éternel; et, comme j'ai embrassé à cet égard les croyances de M. Pierre Leroux, je vous renvoie à ses démonstrations philosophiques. J'ignore si elles vous satisferont, mais je ne puis vous en donner de meilleures: quant à moi, elles ont entièrement résolu mes doutes et fondé ma foi religieuse.