Mais, me direz-vous encore, faut-il renoncer, comme les moines du catholicisme, à toute jouissance, à toute action, à toute manifestation de la vie présente, dans l'espoir d'une vie future? Je ne crois point que ce soit là un devoir, sinon, pour les lâches et les impuissants. Que la femme, pour échapper à la souffrance et à l'humiliation, se préserve de l'amour et de la maternité, c'est une conclusion romanesque que j'ai essayée dans le roman de Lélia, non pas comme un exemple à suivre, mais comme la peinture d'un martyre qui peut donner à penser aux juges et aux bourreaux, aux hommes qui font la loi et à ceux qui l'appliquent. Cela n'était qu'un poème, et, puisque vous avez pris la peine de le lire (en trois volumes), vous n'y aurez pas vu, je l'espère, une doctrine. Je n'ai jamais fait de doctrine, je ne me sens pas une intelligence assez haute pour cela. J'en ai cherché une; je l'ai embrassée. Voilà pour ma synthèse à moi; mais je n'ai pas le génie de l'application, et je ne saurais vraiment pas vous dire dans quelles conditions vous devez accepter l'amour, subir le mariage et vous sanctifier par la maternité.
L'amour, la fidélité, la maternité, tels sont pourtant les actes les plus nécessaires, les plus importants et les plus sacrés de la vie de la femme. Mais, dans l'absence d'une morale publique et d'une loi civile qui rendent ces devoirs possibles et fructueux, puis-je vous indiquer les cas particuliers où, pour les remplir, vous devez céder ou résister à la coutume générale, à la nécessité civile et à l'opinion publique? En y réfléchissant, mademoiselle vous reconnaîtrez que je ne le puis pas, et que vous seule êtes assez éclairée sur votre propre force et sur votre propre conscience, pour trouver un sentier à travers ces abîmes, et une route vers l'idéal que vous concevez.
A votre place, je n'aurais, quant à moi, qu'une manière de trancher ces difficultés. Je ne songerais point à mon propre bonheur. Convaincue que, dans le temps où nous vivons (avec les idées philosophiques que notre intelligence nous suggère et la résistance que la législation et l'opinion opposent à des progrès dont nous sentons le besoin), il n'y a pas de bonheur possible au point de vue de l'égoïsme, j'accepterais cette vie avec un certain enthousiasme et une résolution analogue en quelque sorte à celle des premiers martyrs. Cette abjuration du bonheur personnel une fois faite sans retour, la question serait fort éclaircie. Il ne s'agirait plus que de chercher à faire mon devoir comme je l'entendrais. Et quel serait ce devoir? Ce serait de me placer, au risque de beaucoup de déceptions, de persécutions et de souffrances, dans les conditions où ma vie serait le plus utile au plus grand, nombre possible de mes semblables. Si l'amour parle en vous, quel sera, avec une telle abnégation, le but de votre amour? Faire le plus de bien possible à l'objet de votre amour. Je n'entends pas par là lui donner les richesses et les joies qu'elles procurent: c'est plutôt le moyen de corrompre que celui d'édifier. J'entends lui fournir les moyens d'ennoblir son âme, et de pratiquer la justice, la charité, la loyauté. Si vous n'espérez pas produire ces effets nobles et avoir cette action puissante sur l'être que vous aimez, votre amour et votre fortune ne lui feront aucun bien. Il sera ingrat, et vous serez humiliée.
Si l'espoir de la maternité parle en vous, quel sera (toujours avec l'abnégation) le but de votre espoir? Ce sera de vous placer dans les conditions les plus favorables à l'éducation de vos enfants, aux bons exemples et aux bons préceptes que vous devez leur fournir.
Enfin, si le désir de donner le bon exemple à votre entourage parle en vous, examinez d'abord si votre entourage est susceptible d'être impressionné et modifié par un bon exemple, et, s'il en est ainsi, cherchez les conditions dans lesquelles vous lui donnerez ce bon exemple.
Ici s'arrête nécessairement mon instruction. Si vous me disiez d'appliquer à votre place ces trois préceptes, je ferais peut-être tout de travers. Je crois avoir une bonne conscience et de bonnes intentions. Mais je n'ai aucune habileté de conduite, et je me suis mille fois trompée dans l'action. Je crois que vous avez un meilleur jugement, et que, si vous, vous servez de ma théorie, vous sortirez des incertitudes où vous êtes plongée. La préoccupation où vous êtes d'une satisfaction personnelle que je crois impossible d'assurer est l'obstacle qui vous arrête, et, si vous vous sentez la foi et le courage de l'écarter la lumière se fera dans votre intelligence.
Je n'ai pas lu les ouvrages que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer. Ils ont été égarés dans un déménagement avec d'autres livres, et je n'ai jamais pu les retrouver. Si vous aviez la bonté de renouveler votre envoi, j'y consacrerais les premières heures de liberté que j'aurai. Je vous demande pardon de mon griffonnage, j'ai la vue fort altérée. J'écris bien rarement des lettres et avec beaucoup de peine.
Agréez, mademoiselle, l'expression de mon estime bien particulière et de mes sentiments distingués.
GEORGE SAND.
Je serai à Paris vers le 25 septembre. Veuillez adresser à la Revue indépendante.