Au reste, vous seriez désarmée si vous saviez quelle énorme consommation de poissons d'avril il a faite depuis votre départ. Il faut que je vous les raconte pour vous engager à estimer sa candeur et sa loyauté.

En arrivant de Paris il trouve ici Gévaudan.

—Ah! ah! dit-il, voici M. de Gévaudan le légitimiste! madame d'Agoult m'a dit qu'il était arrivé.

—Non pas, lui fais-je. Il devait venir; mais il est tombé malade au moment de se mettre en route, et il m'a envoyé mon cheval par l'occasion de monsieur, qui le lui a vendu. Monsieur est un artiste vétérinaire et maquignon, sourd par-dessus le marché, bête comme une oie, insolent, bavard, bel esprit, insupportable, amusant quelquefois, mais s'attachant comme de la poix à ceux qui ont le malheur de rire de ses sottises.

P… se dévoue à faire société à l'artiste vétérinaire, lequel ne disait plus un mot sans jurer, sans frapper sur la table avec son verre, sans faire des cuirs, parlant cheval, écurie, maréchal ferrant, foire, etc. C'était le jeudi: tous mes camarades avaient le mot. A dîner, P… fait le gentil aux dépens du pauvre maquignon, lui demande s'il a connu Planche et Mallefille à l'École vétérinaire d'Alfort, s'il a connu un fameux, professeur d'équitation appelé Sainte-Beuve, etc., etc. Gévaudan répond qu'il a étudié la littérature, qu'il sait écrire sous la dictée, et qu'il y avait à l'École vétérinaire un professeur de belles-lettres pour enseigner l'orthographe; puis il pousse la lampe en disant: F…! voilà-t-une lampe qui m'embête!

M. Bourgoing, qui était près de lui, lui dit:

—Monsieur, voilà une parole bien déplacée, et je m'étonne que M. P… ne la relève pas. Quant à moi, je ne crois pas devoir la souffrir.

—Qu'est-ce que c'est? dit P… avec douceur.

—Monsieur dit que vous êtes une bête.

Le vétérinaire s'en défend, M. Bourgoing soutient qu'il a manqué à la maîtresse de la maison, et une querelle burlesque, mais très bien jouée, s'engage, si bien que madame Fleury, qui n'était pas prévenue, faillit s'évanouir de peur. P… était fort étonné et ne savait quelle attitude prendre. La querelle s'apaise. M. Bourgoing feint d'être ivre-mort, s'attendrit, divague, sanglote dans le sein de P…, qui le promène dans la cour, soutient bénévolement le poids énorme du compère et finit par le mener coucher.